En quoi Saint-Nazaire est-elle fondamentalement une ville industrielle ?
Saint-Nazaire est une ville à la fois sur la Loire et sur la mer, qui a grandi autour de cet environnement fluvial et maritime. La ville-port s’est développée autour d’un môle, d’un phare, d’un bassin portuaire pour accueillir et construire des navires, puis elle a su, à chaque étape, s’adapter, se diversifier et se renforcer industriellement. Avec le développement industriel du XIXᵉ siècle, la situation géographique privilégiée de Saint-Nazaire ne pouvait que destiner la ville à devenir un site industrialo-portuaire majeur de l’arc Atlantique.
Comment s’est amorcée cette vocation industrielle ?
La vraie bascule commence dans les années 1830-1850. On passe d’un simple village de pêcheurs de 4 000 habitants, dont le bourg compte moins de 900 âmes, à une ville-port industrielle stratégique. Le premier grand bassin portuaire est aménagé en 1856. À cette époque, c’est une décision politique forte, appuyée par Napoléon III. De grands investisseurs comme les frères Pereire, banquiers, financent la création de la Compagnie Générale Transatlantique. C’est cette dynamique nationale qui structure le port et permet aux premiers chantiers navals de s’installer, sous l’impulsion de l’industriel écossais John Scott en 1862. L’Impératrice Eugénie sera le premier transatlantique construit en France, un paquebot à roue qui prendra la mer en 1864.
Quels sont les facteurs géographiques qui ont favorisé ce développement ?
Saint-Nazaire est située en aval de l’estuaire de la Loire, là où le fleuve est large et profond. Cette situation est propice à la construction et à l’accueil de navires de fort tonnage. En amont, Nantes, qualifiée par les géographes de "ville de fond d’estuaire", a dû lutter contre un ensablement tout au long de son histoire. La connexion rapide au réseau ferroviaire dès 1857, avec la prolongation de la ligne Paris-Orléans-Nantes jusqu’à Saint-Nazaire, est également décisive.
Saint-Nazaire est souvent décrite comme une ville résiliente qui a su diversifier ses activités industrielles. Pourquoi ?
L’industrie nazairienne a montré à plusieurs reprises qu’elle savait rebondir. Dans l’histoire, Saint-Nazaire s’est toujours adaptée aux crises par l’innovation et la diversification. On pourrait presque parler d’épopée industrielle nazairienne ! En effet, les chantiers Scott font faillite rapidement ; mais d’autres voient le jour. Créés au début des années 1880, les chantiers de Penhoët et les Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) vont assurer la pérennité de la construction navale à Saint-Nazaire pendant plusieurs décennies. La ville passe de 20 000 habitants en 1880 à 40 000 à la veille de la Première Guerre mondiale.
En 1917, l’armée américaine débarque dans le port de Saint-Nazaire. La voie ferrée entre Nantes et Saint-Nazaire est doublée pour acheminer les milliers de tonnes de marchandises vers le front. Un dépôt d’essence est créé à Donges. Le site sera reconverti en raffinerie dès 1919.
Comment se déroulent les choses au sortir de la Première Guerre mondiale ?
Au lendemain de la guerre 1914-1918, la construction navale marque le pas. Les chantiers de Penhoët cherchent à diversifier leur production et se lancent dans la construction d’hydravions, à l’intérieur même des chantiers. Les Chantiers de la Loire leur emboîtent le pas quelques années plus tard avec la création de l’entreprise Loire-Aviation. Cette dernière, devenue Loire-Nieuport, sera nationalisée en 1937 et prendra le nom de Société de construction aéronautique de l’Ouest (SNCAO).
Et après la seconde guerre mondiale ?
On sait à quel point Saint-Nazaire a été bombardée. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la population est alors estimée à moins de 12 000 habitants. La ville, le port et l’outil industriel sont reconstruits après la guerre. La relance est cependant longue. En 1955, les Chantiers de la Loire et de Penhoët fusionnent pour donner naissance aux Chantiers de l’Atlantique. Au début des années soixante, l’usine Sud-Aviation de Gron, à Montoir-de-Bretagne, produit des pièces pour la Caravelle. L’avion se vend mal. Face à la baisse d’activité, Sud-Aviation se lance, à Trignac, dans la construction de caravanes, commercialisées sous la marque… Caravelair.
Le renouvellement industriel semble constant, non ?
Le savoir-faire et la qualité du travail ont en effet permis à de nouvelles entreprises de se développer, comme en 1965 les Ateliers de Construction Mécanique de l’Atlantique (ACMAT – aujourd’hui ARQUUS) ou la Société Industrielle pour le Développement de la Sécurité (SIDES). La liste des entreprises nazairiennes est longue, car les Chantiers de l’Atlantique et Airbus sont d’importants donneurs d’ordres qui alimentent un écosystème de sous-traitants et de coréalisateurs. Pour terminer, il est amusant d’établir un parallèle entre les premiers hydravions nés au cœur des chantiers et les énergies marines renouvelables, elles aussi nées au cœur des chantiers de Saint-Nazaire en 2012.
Quelle est l’importance de la volonté politique dans cette trajectoire industrielle ?
Elle est capitale. Dès le XIXᵉ siècle, Napoléon III souhaite personnellement le développement d’un port à Saint-Nazaire, doté de lignes transatlantiques. La création d’une chambre de commerce indépendante de celle de Nantes en 1879 est également due à la volonté affichée des Nazairiens de rester maîtres de leur destin. Après la seconde guerre mondiale, c’est encore l’État qui pilote la reconstruction. En 1963, Olivier Guichard, alors Délégué à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), hisse l’ensemble Nantes – Saint-Nazaire au rang de métropole de l’Ouest afin de lutter contre le poids de Paris. Le Port autonome de Nantes – Saint-Nazaire, établissement public qui voit le jour en 1966, regroupe l’ensemble des terminaux de Nantes, Donges et Saint-Nazaire. L’implantation d’un terminal méthanier à Montoir en 1980 résulte également d’une volonté politique. La création du Groupement interconsulaire de Loire-Atlantique en 1992, regroupant les CCI de Nantes et de Saint-Nazaire, puis la création de la CCI Nantes Saint-Nazaire en 2008, sont aussi des décisions volontaristes. La transition vers les industries vertes (éolien offshore) a été soutenue par des choix publics forts. Enfin, citons la récente prise de participation de l’État au capital des Chantiers de l’Atlantique afin d’en garantir l’avenir.
Quels risques pèsent aujourd’hui sur Saint-Nazaire ?
Le principal risque, c’est de relâcher la vigilance politique. Bien que l’entrepreneuriat produise des richesses, le capitalisme mondialisé peut être brutal. Si l’État et les collectivités territoriales baissent la garde, certaines industries pourraient être tentées de se délocaliser. On l’a vu avec Eaton, en 1997. Même au niveau national, la concurrence existe ; notamment dans le domaine portuaire. Cette concurrence s’est encore renforcée depuis la création d’HAROPA (Le Havre – Rouen – Paris), le Grand Port fluviomaritime de l’axe Seine. De plus, bien que les autorités du Grand Port Maritime planchent sur la décarbonation, plusieurs terminaux portuaires à Montoir et à Donges, situés sur le territoire de la Carene, restent dépendants des énergies fossiles.
Mais Saint-Nazaire conserve des atouts majeurs : savoir-faire, infrastructures, dynamique économique. La vigilance doit rester de mise. Les Nazairiens ont élu des maires visionnaires tout au long du XXᵉ et XXIᵉ siècle. Aujourd’hui encore, les édiles nazairiens savent que toute assise industrielle peut être fragile.
Comment peut-on résumer la force de Saint-Nazaire aujourd’hui ?
Saint-Nazaire est une ville industrielle qui ne renie pas ses racines. À la manière de ce que l’on observe en Vendée avec les valeurs terriennes, on retrouve à Saint-Nazaire un esprit singulier, fondé sur une culture ouvrière forte. Le tissu industriel reste dynamique et il est porté par une innovation constante. Les Nazairiens ont une faculté d’adaptation et une volonté affirmée de construire ou de reconstruire l’avenir. Ici, les édiles ne se montrent pas frileux quant à l’implantation de sites industriels vertueux.
Saint-Nazaire est associée à Nantes par la Loire. Les deux villes appartiennent au même pôle métropolitain, épine dorsale du département de Loire-Atlantique. Sur le blason de la ville de Saint-Nazaire, une clé est posée sur les voiles de la nef. Une seconde clé accompagne les hermines bretonnes en chef. Et si Saint-Nazaire détenait les clés de la pérennité de l’estuaire ?