Saint-Nazaire
"Une ville industrielle comme Saint-Nazaire n’est pas une ville comme les autres"
Interview Saint-Nazaire # Industrie # Collectivités territoriales

David Samzun maire de Saint-Nazaire et président de la Carene "Une ville industrielle comme Saint-Nazaire n’est pas une ville comme les autres"

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Pour David Samzun, maire de Saint-Nazaire et président de la Carene, la ville et l’agglomération assument pleinement leur identité industrielle tout en revendiquant une diversification économique et une qualité de vie. Dans un entretien, l’élu nazairien revient sur la transformation du territoire, ses grands projets, la difficulté à concilier foncier, logement et industrie, et l’impératif de penser dès aujourd’hui aux dix prochaines années.

David Samzun, maire de Saint-Nazaire et président de la Carene — Photo : Martin Launay

Qu’est-ce qui fait, selon vous, la singularité de Saint-Nazaire par rapport aux autres villes françaises ?

Une ville industrielle n’est pas une ville comme les autres. Je suis né ici, dans une famille ouvrière : un père métallo, une mère employée de commerce. J’ai vu Saint-Nazaire traverser des cycles économiques très forts, avec des hauts et des bas. Aujourd’hui, et depuis plus d’un siècle, ce qui distingue notre territoire, ce sont d’abord ses deux moteurs industriels historiques : l’aéronautique et la construction navale. Ils ont toujours donné le tempo à cette ville. Mais Saint-Nazaire, c’est aussi une géographie : une ville d’estuaire, adossée à un port, sans lequel elle ne serait pas ce qu’elle est. C’est une ville qui n’a jamais cessé de croire en l’industrie, même quand d’autres territoires lui tournaient le dos. Et puis il y a cette capacité à rebondir, cette résilience locale. Une ville qui s’est reconstruite après avoir été anéantie par les bombardements de la Seconde guerre mondiale. Il y a ici des capitaines d’industrie qui aiment leur outil, leurs salariés, et qui s’engagent et savent se relever. C’est une chance.

La ville n’a donc jamais tourné le dos à l’industrie ?

Jamais. Quand j’entends parler aujourd’hui de "réindustrialisation", je rappelle que nous, ici, on n’a jamais lâché l’industrie. Même dans les périodes difficiles, on a toujours cru en l’industrie. On a su nous adapter aux cycles, rebondir après les temps difficiles. Il y a eu des périodes très rudes. À une époque, Saint-Nazaire a connu un taux de chômage de 22 %. Aujourd’hui, on est autour de 6 %. C’est le signe d’un territoire qui a su faire preuve de résilience, sans jamais renier son identité industrielle. Certains critiquent le fait que l’on construise des paquebots de luxe, mais c’est ce marché qui est porteur et qui génère des milliers d’emplois. Et nous fabriquons les paquebots les plus propres et les plus innovants. Nous avons intégré l’innovation au cœur même des chantiers, au point d’abriter aujourd’hui ce que je considère comme le plus grand laboratoire de recherche navale au monde. Et cela se fait ici, à Saint-Nazaire. Aujourd’hui, l’industrie sur le bassin de Saint-Nazaire, c’est 20 000 emplois, soit plus de 25 % des 79 000 emplois que compte notre territoire.

Comment gérez-vous la tension entre développement industriel et contraintes foncières d’une ville de 75 000 habitants et d’une agglomération de 130 000 habitants ?

Nous avons un territoire contraint : une presqu’île entre océan, zones humides, notamment la Brière, et une zone agricole qu’il faut conserver et que nous protégeons via les PEAN (Périmètres de protection d’espaces agricoles et naturels, NDLR). Le foncier disponible est rare, et nous avons peu de friches. Mais la transition énergétique et industrielle nécessite de la place. C’est pourquoi nous avons besoin d’agilité réglementaire, de cohérence dans les politiques publiques.

"L'écologie ne peut pas être pensée de manière punitive, ni empêcher nos fleurons industriels de se développer et d'assurer la prospérité de nos territoires"

La ZAN est une contrainte, pour nous. Je soutiens l’idée qu’il faut poser la question des procédures de compensation à différentes échelles, en fonction des caractéristiques du territoire. Cette compensation, doit-elle s’opérer à l’échelle de la ville, de l’agglomération, de la région et pourquoi pas jusqu’à l’échelle nationale ? On ne peut pas déplacer les Chantiers de l’Atlantique, ni les usines d’Airbus. Alors, on fait comment ? L’écologie ne peut pas être pensée de manière punitive, ni empêcher nos fleurons industriels de se développer et d’assurer la prospérité de nos territoires. Par ailleurs, j’ai la conviction que sans industrie, on ne relèvera pas le défi environnemental et la transition énergétique.

Vous évoquez Airbus : anticipez-vous déjà les besoins fonciers pour de futurs modèles ?

Oui, clairement. Nous travaillons avec les services de l’État et Airbus sur cette anticipation. Une nouvelle ligne d’assemblage verra le jour lorsqu’Airbus lancera la construction d’un nouvel avion. Il devra forcément être proche d’une piste. Il faut donc pouvoir sécuriser du foncier. Et ce n’est pas simple avec les contraintes environnementales, la rareté du foncier économique, les procédures de compensation. Mais c’est notre responsabilité d’élus de nous projeter à dix ou quinze ans.

La diversification industrielle est-elle une réalité ou un vœu pieux ?

C’est une réalité. Nous avons aujourd’hui des chantiers navals qui construisent des paquebots mais aussi des sous-stations électriques, ainsi que tout le pôle aéronautique. Saint-Nazaire se positionne comme un acteur majeur de la transition énergétique. Le port accueille plusieurs entreprises spécialisées dans les énergies renouvelables, en particulier l’éolien offshore. Le parc éolien en mer de Saint-Nazaire, le premier à être mis en service en France, est une fierté. C’est l’une des plus belles diversifications industrielles que j’ai vues.

"Saint-Nazaire pèse chaque année entre 6 et 8 milliards d'euros dans la balance commerciale de la France. C'est considérable"

Nous avons aussi des pépites, comme Gong dans les sports de glisse, ou des projets innovants autour des microalgues. Cette diversification va jusqu’à des projets majeurs de souveraineté. Le terminal méthanier, mais aussi, demain, la construction du futur porte-avions. Ce projet est un symbole fort : Saint-Nazaire ne construit pas que pour le loisir. Nous contribuons directement à la souveraineté énergétique et militaire de la France.

Que pèse une ville industrielle comme Saint-Nazaire à l’échelle nationale ?

Saint-Nazaire pèse chaque année entre 6 et 8 milliards d’euros dans la balance commerciale de la France. C’est considérable. Et si cela est possible, c’est aussi parce que nous avons un outil portuaire de premier plan. Le Grand Port Maritime de Nantes – Saint-Nazaire est la colonne vertébrale de notre économie, mais aussi de toute la façade atlantique, et d’une grande partie de l’hinterland, qui bénéficie à nos PME, nos ETI et nos grandes entreprises exportatrices. Sans lui, rien ne serait possible. C’est pourquoi je milite depuis des années pour que le port soit géré à l’échelle régionale. C’est aujourd’hui Christelle Morançais qui est présidente du conseil de surveillance du Grand port maritime de Nantes-Nazaire. La réussite d’un territoire, c’est une réussite d’un collectif.

Un exemple de mobilisation collective réussie ?

Zone de chargement des pales des hélices des éoliennes offshore à Saint Nazaire — Photo : DR

Oui, celui du déplacement du boulevard des Apprentis. En 2014, très peu de temps après mon arrivée à la mairie, les Chantiers de l’Atlantique m’ont alerté : ils allaient enregistrer un afflux massif de commandes, mais manquaient d’espace de prémontage pour les éoliennes. La solution ? Gagner de la place en dévoyant le boulevard. Nous l’avons fait rapidement, efficacement, en concertation avec tous les acteurs : industriels, services de la ville, de l’agglomération, de l’État. Ce projet a permis d’augmenter de 30 % la surface de production. Un dirigeant américain m’a même confié qu’un tel chantier n’aurait jamais pu être réalisé aussi vite aux États-Unis. C’est ça, l’agilité d’un territoire.

Un autre projet emblématique que vous portez ?

Le projet Éole est un exemple fort. Le site Éole est une plateforme d’assemblage pour les éoliennes posées et flottantes. Elle est destinée au déploiement des futurs parcs éoliens en mer de la façade atlantique, et comporte l’aménagement d’un quai de 780 mètres (NDLR, l’investissement pourrait atteindre 235 millions d’euros, fourchette basse). Nous avons également engagé avec la Région et les partenaires industriels le développement de la plateforme Take Kair, un site stratégique à Donges. Il apportera 850 millions d’euros d’investissement pour la production de e-carburant, un carburant décarboné pour l’aviation. Je ne crois pas un instant que les gens arrêteront de prendre l’avion, et j’estime que nous avons tous le droit de voyager pour découvrir le monde. Mais nos avions doivent voler demain avec des carburants issus des énergies renouvelables. Ces projets montrent que nous ne subissons pas l’industrie : nous la préparons et l’intégrons dans une vision.

L’économie mondiale connaît une grande période d’incertitudes. Comment appréhendez-vous les choses ?

Saint-Nazaire, c’est une ville qui joue la coupe du monde tous les jours. Nous faisons face à la mondialisation et nous sommes impactés par elle. Avec un port ouvert sur le monde, des entreprises qui exportent ou importent, des groupes internationaux, l’économie ici est connectée à ce qui se passe à l’échelle planétaire.

"Les groupes mondiaux peuvent décider de réduire la voilure ou de carrément partir du jour au lendemain, sans états d'âme. C'est ce que nous avons vécu avec General Electric"

Mais cette ouverture s’accompagne aussi d’une forme de vulnérabilité, car on prend de plein fouet la brutalité de certaines décisions. Les groupes mondiaux peuvent décider de réduire la voilure ou de carrément partir du jour au lendemain, sans états d’âme. C’est ce que nous avons vécu avec General Electric. Dans ce cas précis, le gouvernement a manqué de vigilance sur la programmation de la construction des parcs éoliens offshore. Il y avait un trou dans la raquette de deux ans. Un industriel qui n’a aucune chance d’avoir un carnet de commandes à moyen et long terme bien rempli n’hésite pas à fermer une usine ou à réduire drastiquement ses effectifs. C’est pourquoi nous devons sans cesse diversifier et renforcer notre tissu industriel, mais aussi anticiper.

Être une ville attractive qui attire entreprises et salariés, c’est aussi un défi en termes de logement ?

Les deux navires MSC World Class commandés par MSC Croisières seront propulsés au GNL. Ils seront livrés en 2025 et 2027 — Photo : Chantiers de l'Atlantique

Depuis que je suis maire, nous sommes passés de 26 à 29 % de logements sociaux. Nous avons une stratégie assumée : produire du logement pour toutes les catégories sociales, pour les smicards, mais aussi pour les cadres. Aussi, pour faire face à la crise actuelle de la construction, nous allons créer une foncière logement avec les bailleurs, les industriels et la Banque des Territoires. L’idée est d’acheter une partie des logements pour permettre aux promoteurs de lancer leurs opérations. Cela nous permettra de relancer 850 logements déjà autorisés mais bloqués faute d’un taux de commercialisation suffisamment élevé pour déclencher la construction. C’est aussi un levier pour soutenir le secteur du bâtiment.

"Les grandes entreprises nous ont indiqué prévoir entre 12 000 et 13 000 offres d'emploi sur notre territoire au cours des cinq prochaines années"

Avec la Banque des Territoires, nous avons mené une enquête auprès des grandes entreprises. Elles nous ont indiqué prévoir entre 12 000 et 13 000 offres d’emploi sur notre territoire au cours des cinq prochaines années. Quand on sait que le nombre d’emplois actuels se situe autour de 70 000, dont 29 000 concernent le complexe industrialo-portuaire. C’est une hausse énorme. Vous imaginez bien qu’il faudra des logements pour accueillir ces personnes, préparer ce que j’appelle le peuplement de notre territoire. Or je considère que la forme physique de la ville de Saint-Nazaire ne bougera plus. Une évidence s’impose : il faudra construire plus haut, et le faire intelligemment.

Comment conciliez-vous cette ville industrielle avec votre ambition de "ville plaisir" ?

Il n’y a pas de contradiction. L’industrie nous permet de financer une politique culturelle, sportive, de santé ambitieuse. On veut être une ville où il fait bon vivre toute l’année. On ne sera jamais une station balnéaire, et c’est pour cela que j’ai mis en place la surtaxe de 60 % sur les résidences secondaires. Mon projet politique depuis 2014, c’est une ville qui bosse au service de la transition énergétique, mais aussi une ville de loisirs, de culture, de bord de mer. Nous aménageons les bords de Loire, nous développons des espaces publics de qualité, nous investissons dans le cadre de vie.

Le tourisme est-il un vrai levier de développement pour Saint-Nazaire ?

Oui, y compris à travers le tourisme industriel. Escal’Atlantic, les visites des Chantiers de l'Atlantique, du port, fonctionnent très bien. Ce sont des projets crédibles et populaires. On assume désormais d’être une ville de destination, pas une ville-dortoir ou une ville de passage. C’est aussi ça, le passage à l’âge de la maturité de la ville.

Y a-t-il un modèle nazairien ?

Oui, celui d’un territoire qui conjugue industrie, innovation, solidarité, environnement et attractivité. Un territoire où l’on peut être ouvrier et fier de l’être, mais aussi attirer des cadres, des chercheurs, des étudiants et des touristes. C’est ce que j’appelle la ville plaisir : une ville pour tous, où chacun peut trouver sa place, y compris les jeunes générations que je veux voir rester ici, construire ici, vivre ici. Et pour cela, il faut maîtriser le foncier, penser la mixité sociale, développer des services, investir et penser à l’avenir industrielle de notre ville.

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