Raconter l’histoire des carrières Lessard, c’est voyager dans un temps où l’aventure entrepreneuriale portait bien son nom et où se rencontrent de grands noms du monde économique costarmoricain comme Rouillard ou Rose. Un parcours d’abnégation, de ténacité et de réussite, et une troisième génération au pouvoir qui fête cet été les 60 ans de l’entreprise.
Mais en réalité, ce n’est pas en 1965 mais 16 ans auparavant que celle-ci avait réellement débutée. Cette année-là, en 1949, Ange Lessard, fils de fermiers installés à Langast (Côtes-d’Armor) vivant dans une "misère noire", orphelin de père à 17 ans, apprenti puis couvreur indépendant, se lance dans l’entrepreneuriat en créant sa société de bâtiment général, à laquelle il donne son nom.
Une amitié solide avec Lucien Rose
Le jeune homme, adepte de l’école buissonnière, est parfois hébergé chez un ami, un certain Lucien Rose. Le fondateur du Groupe Rose (aujourd’hui grosse PME spécialisée dans les constructions bois), la même année 1949, se portera caution pour qu’Ange puisse acheter son premier camion, un Citroën U23. Le jeune patron ira le chercher à Paris et le ramènera en Bretagne, au volant. "J’ai passé mon permis à mon retour", s’amuse-t-il. Lucien et Ange s’entendent si bien que le premier demande au second d’être le parrain de son fils, Michel. Celui-là même qui se trouve aujourd’hui à la tête du Groupe Rose.
Une transaction qui aide à la création d’une autre PME emblématique
Les années filent et le premier patron de la famille Lessard développe progressivement sa PME de bâtiment tous corps d’état pour la faire atteindre une cinquantaine de salariés. L’année 1965 marque un tournant : Ange achète la carrière du Pont de pierre, à Bréhand (Côtes-d’Armor). Son propriétaire, un garagiste d’Hénon (Côtes-d’Armor) n’est autre que Marcel Rouillard. Ce dernier, en partie avec l’achat de cette vente, achète deux autocars. C’est le début des Cars Rouillard, autre entreprise familiale emblématique des Côtes-d’Armor.
La transaction se révèle non moins décisive pour la trajectoire d’Ange Lessard. Car Bréhand va devenir le siège social de l’entreprise, tandis que les carrières vont supplanter peu à peu l’activité de bâtiment et devenir le symbole de la réussite de l’entreprise devenue familiale avec l’arrivée de Bertrand, le fils.
Allumer la mèche et sauter dans le coffre de la voiture
Enfant et adolescent, il passait une bonne partie de son temps libre dans cette carrière du Pont de pierre, où à l’époque les bâtiments étaient en bois et le concassage des roches s’effectuait de manière très artisanale. Et que dire de l’utilisation d’un explosif à mèche lente, à laquelle on mettait le feu avant de courir et de sauter dans le coffre d’une voiture qui démarrait en trombe…
Un autre temps que va bientôt quitter la carrière avec plusieurs investissements. Un premier outil industriel de première transformation des roches est installé en 1967, bientôt remplacé, en 1971, par une usine plus imposante. Ange Lessard s’investit totalement dans ce nouveau métier et s’endette très lourdement pour l’industrialiser. "Le courage ne me faisait pas défaut et ça a fini par payer", se souvient Ange Lessard.
De nombreuses acquisitions de carrières
Quand Bertrand intègre la société, en 1979, l’arrêt de l’activité bâtiment est effectif depuis plusieurs années déjà. L’arrivée de son fils à ses côtés donne de l’appétit à Ange Lessard. En 1981, il acquiert deux autres carrières à Plénée-Jugon et Sévignac, puis deux nouvelles en 1986 à Mégrit et à Plémet, toujours dans les Côtes-d’Armor. Enfin, en 1995, deux autres sites, à Saint-Gleven et Canihuel, viendront garnir l’escarcelle de la société, puis une autre en 1999, à Ménéac.
Mais entre-temps, l’entreprise avait procédé à sa seconde mutation. En 1989, le duo père — fils lance une nouvelle activité, celle des travaux publics, avec l’achat d’Audrain TP, à Moncontour (et de la carrière qui y était rattachée, à Langast, là où a grandi Ange). Une acquisition suivie par celle de Dinan TP, à Quévert, en 1992. Une diversification naturelle : qui de mieux qu’une entreprise de travaux publics pour utiliser les granulats produits par les carrières et leurs unités de transformation ?
Ange fait encore aujourd’hui le tour de ses carrières
Au début des années 1990, Ange s’éloigne de la direction de l’entreprise. Mais une fois par semaine, il fait encore le tour des carrières, notamment pour saluer les salariés, parmi lesquels il se fondait jadis en bleu de travail et béret. Une habitude qu’il a encore aujourd’hui, à 97 ans, même si le départ des collaborateurs des premiers temps a rendu l’expérience moins facile. D’autant qu’Ange n’aime pas se mettre en avant. Le livre de souvenirs édité en interne en 2023 n’était pas son idée. Il s’est laissé convaincre par sa petite fille par alliance, Anne, chargée de la communication de l’entreprise. "Depuis toujours, ce qu’il aime, c’est regarder devant", confie-t-elle.
Les travaux publics constituent désormais 60 % de l’activité de Lessard
Bertrand continue de développer cette activité de travaux publics qui pèse aujourd’hui 60 % de l’activité de Lessard, avec quatre métiers : le terrassement, l’application d’enrobés, les réseaux et l’aménagement urbain. Il accompagne son fils, Jean-Marie, entré dans l’entreprise en 2004, dans l’acquisition d’autres sociétés (tandis qu’Audrain TP et Dinan TP sont devenus Lessard TP) : les bretilliennes Keravis TP et Perotin TP et les morbihannaises Brocéliande TP en 2010, et Pompei TP en 2024, ainsi que SRTP (Lamballe-Armor) en 2016.
"C’est à ce moment que d’une entreprise départementale, nous sommes devenus régionaux", pointe Jean-Marie Lessard, le petit-fils d’Ange. Une expansion géographique qui permet au groupe de réaliser aujourd’hui 40 % de son activité dans les Côtes-d’Armor, 40 % en Ille-et-Vilaine et le reste dans le Morbihan.
Lessard possède 25 % de Saint-Brieuc Fonderie
Désormais, l’entreprise, pèse 120 millions d’euros de chiffre d’affaires, pour 400 salariés travaillant dans les travaux publics, les carrières mais aussi le transport de matériaux (création de Lessard Transports en 2001), l’exploitation forestière (Lessard Croissance verte en 2009), tandis que le groupe possède 25 % du capital de Saint-Brieuc Fonderie.
Mais pour ses petits-enfants, qui prendront peut-être la suite de Jean-Marie aux commandes de l’aventure, Bertrand Lessard restera toujours "papy cailloux".