En Normandie, il n’y a pas que des pommiers et du cidre. Depuis quelques années, de plus en plus viticulteurs tentent leur chance sur le territoire normand et la filière commence à prendre racine. En raison du changement climatique et de la hausse des températures, le climat normand est désormais propice à la maturation du raisin.
Actuellement, la région compte une centaine d’hectares de vignes plantées, dont une soixantaine d’hectares déjà en production, et près de soixante-dix vignerons en avril 2025. En moyenne, selon les années, la Normandie produit 30 à 50 hectolitres par hectare planté.
La Normandie n'est pas la seule région nouvelle à accueillir les vignobles. Son voisin, la Bretagne, également terroir de cidre, produit également du vin. Le territoire compte actuellement près de soixante domaines producteurs de vin, soit plus de 150 hectares de culture, qui donnent une production de plus de 50 000 bouteilles par an, majoritairement en vin blanc. De même, dans les Hauts de France, la culture des vignes commence aussi à se développer aux côtés des traditionnelles pommes de terre, betteraves ou endives. Trois régions qui tentent de prendre leur part du gâteau, loin des Pays de la Loire où la vigne occupe environ 30 000 hectares, dont 10 000 hectares rien pour le vignoble de Nantes et encore à mille lieux de territoires comme le bordelais ou le Val de Loire.
Création d’une association Vignerons de Normandie
La filière viticole a donné naissance en 2022, à l’association Vignerons de Normandie. Une association née à l’initiative d’un collectif de vignerons installés et de porteurs de projets, avec le soutien de la Région Normandie et de la Chambre d’agriculture. "Nous comptons aujourd’hui 70 membres répartis en deux collèges : les adhérents qui ont des vignes à visée patrimoniale, c’est-à-dire, sans objectif de commercialisation et pour leur propre consommation, et les adhérents qui ont une visée professionnelle. Les deux collèges sont répartis à peu près en quantité égale. À cela, il faut ajouter une dizaine de producteurs actifs qui n’ont pas adhéré à l’association", explique Maxime Gazeau, responsable et animateur salarié de l’association. "Les adhérents du second collège dit "professionnel" représentent plus de 1 000 m2 de plantations et se destinent à vivre de leur production. Les profils des viticulteurs sont variés : pour les deux tiers de nos adhérents, ce sont des cidriculteurs ou des agriculteurs-éleveurs qui plantent de la vigne pour diversifier leur activité, le dernier tiers est en reconversion professionnelle totale." L’objectif de l’association est de professionnaliser et d’accélérer le renouveau de la viticulture en Normandie, à l’instar des instances existantes dans les régions viticoles françaises historiques. L’association, qui bénéficie d’une aide financière de la Région Normandie (programme tri-annuel de 200 000 euros) propose ainsi plusieurs types d’accompagnement : groupes d’échanges, formations… Aujourd'hui, l'association compte 80 hectares de vignes plantées dans toute la région normande. Plus de quarante projets sont en cours de développement d'ici 2026 (soit une surface quadruplée depuis 2022), et l'association table sur quelque 100 000 bouteilles produites en 2026.
"Créer notre propre identité viticole"
Plusieurs projets ont démarré depuis les années 2000 mais comme le précise Maxime Gazeau, "la pandémie de Covid s’est avérée un accélérateur pour beaucoup d’agriculteurs qui ont voulu diversifier leur production. "Avec la hausse des températures, la Normandie bénéficie aujourd’hui de microclimats qui peuvent être propices à la viticulture, et certains territoires autrefois considérés comme marginaux deviennent viables. "On trouve aujourd’hui des vignes dans les cinq départements normands, depuis la pointe de la Hague jusqu’à la frontière des Yvelines, avec "une majorité d’adhérents dans l’Eure" selon l’association des Vignobles. "Par ailleurs, les consommateurs d’aujourd’hui cherchent des vins plutôt frais, faciles à boire, avec un degré d’alcool relativement bas, ce qui est précisément la première qualité du vin normand", confirme Maxime Gazeau.
"Notre priorité est de maîtriser la chaîne de valeurs et de valoriser les produits."
Pour l’heure, la commercialisation se fait plutôt sur le marché local. "Notre priorité est de maîtriser la chaîne de valeurs et de valoriser les produits. Les bouteilles se vendent sur place, chez des cavistes spécialistes ou en Cafés-Hôtels-Restaurants."
Le vignoble normand propose trois cépages majoritaires : Le Chardonnay, le Pinot noir, et le Chenin. "60 % des vins normands sont des blancs. Nous misons aussi sur l’innovation. Nous avons ainsi planté une vingtaine de cépages hybrides résistants, adaptés à certains secteurs et plus résistants au changement climatique. Tout l’enjeu de la filière normande et de créer notre propre identité et d’avoir un vin qui ne ressemble à aucun autre", ajoute Maxime Gazeau. Des essais sont également menés avec du Chardonnay (côte seino-marine), du Chenin, du Pinot gris et du Pinot meunier (coteaux Seine et Eure) ou à Sainte Marguerite-sur-mer et Sotteville-sur-mer (Seine-Maritime ). D'autres viticulteurs et aventuriers se lancent dans les nouveaux cépages hybrides tels que le Sauvignac, le Floreal ou le Solaris, notamment à Bourg-Achard (Eure).
Un micro-climat bénéfique
Les Arpents du Soleil à Saint-Pierre-sur-Dives dans le Calvados sont les premiers vignobles à avoir tenté leur chance sur le territoire normand dès 1995 : ils se sont étendus au fil des années jusqu’en 2015 pour atteindre aujourd’hui 6,6 hectares. "Ce vignoble est une véritable continuité historique et ce, dès l’Antiquité, avant d’être cultivé par des moines au Moyen-Age. Le sol des Arpents du Soleil se révèle très proche des meilleurs sols viticoles de la Côte-d’Or, et en particulier de celui du Chevalier-Montrachet, Grand Cru de la Côte-de-Beaune", commente Étienne Fournet, qui a repris la direction des Arpents du Soleil en 2023. "Nos vignes sont plantées sur une faille argilocalcaire identique à celle de la Bourgogne et nous bénéficions d’un microclimat chaud et sec, ce qui permet à l’automne une surmaturation du raisin", explique-t-il.
Principaux cépages cultivés : en majorité du Pinot Noir, puis des cépages blancs comme l’Auxerrois, le Pinot gris et le Chardonnay. "Nous produisons entre 30 000 et 40 000 bouteilles par an, avec des prix allant de 11 euros à 13 euros pour le cœur de gamme et j’ai une cuvée magnum à 45 euros la bouteille", ajoute le viticulteur qui vient d’embaucher un commercial pour développer l’activité auprès des professionnels. La vente se fait principalement dans la région, chez des cavistes, des épiceries fines, des restaurants.
Autre pionnier, Edouard Capron, vigneron au Domaine Saint-Expédit au sud de Rouen et président de l'association des Vignerons de Normandie : le viticulteur mise sur des pratiques modernes à l'instar du biostimulant folaire Veraleaf développé par la start-up euroise Veragrow, pour optimiser le développement de ses vignes. Depuis sept ans, il exploite deux hectares de coteaux de la vallée de la Seine, où il cultive du pinot gris, du chenin, et récemment du pinot meunier. "Nous sommes exposés plein sud et nous profitons du micro climat de la vallée. La sécheresse et les températures relativement élevées de ces terrains favorisent le développement de la plante et la maturation des grappes. Nos coteaux calcaires sont optimaux pour faire pousser de la vigne", reconnaît le viticulteur.
Parmi les autres vignobles qui pourraient prendre une place prédominente dans le domainje du vin normand, celui de Sébastien Fricker, situé à Marolles, à côté de Lisieux. Arrivé en Normandie avec l'idée d'appliquer les méthodes du saumurois à des vignes normandes, il a déjà planté 4,5 hectares et entend, d'ici 2026 en planter 8 (lire par ailleurs).
Mettre en place une "Route des vins normands"
Les vignobles normands doivent pourtant relever plusieurs défis pour assurer leur pérennité. À commencer par la durée de la récolte : "Avant de pouvoir récolter le raisin, il faut compter deux à cinq ans avant la première récolte sans compter les aléas climatiques qui peuvent survenir", reconnaît Maxime Gazeau. "En attendant les récoltes, certains viticulteurs ont développé des activités d’œnotourisme à côté, avec des dégustations sur des petits volumes et la découverte de la gastronomie normande." Un développement touristique sur lequel la filière compte beaucoup, avec la création à terme, d’une route des vins normands et d’une carte des vins de la Normandie, à l’instar de la Route du Cidre. Parmi les autres projets, un partenariat avec l’industrie verrière de la région pour modéliser une bouteille spécifique au vin normand. L’association Vignerons de Normandie a par ailleurs lancé une réflexion sur la création d’un IGP (indication géographique protégée) pour la Normandie... Autant d'initiatives qui, si le temps le permet permettront à ce petit Poucet de devenir grand.