Pour trouver le nid de cette entreprise vendéenne, il faut prendre patience et découvrir les installations entre champs de maïs et de blé, non loin des Herbiers et de la Roche-sur-Yon. Entreprise familiale fondée en 1973 à Chauché (Vendée), Les Œufs Geslin ont su bâtir un modèle intégré, vertical, alliant élevage de poules pondeuses et de poulettes (futures pondeuses), transformation, conditionnement et transport. Aujourd’hui présidé par Benoît Geslin, fils du fondateur Denis Geslin, le groupe emploie 250 collaborateurs. L’ETI a réalisé un chiffre d’affaires de 128 millions d’euros en 2024, et occupe désormais plus de 10 % de part de marché sur les ovoproduits (jaune d’œuf, blanc d’œuf, œuf entier mélangé, etc.) en France et 2 % sur les œufs calibrés, mis en boîtes.
3, 5 millions d’euros d’investissement, puis 19 millions d’euros
Une dynamique d’investissement est en cours au sein de l’entreprise, avec deux tranches, qui ont permis et vont permettre, à cet acteur clé du marché de l’œuf de préparer sereinement l’avenir. "Tous les bénéfices de l’entreprise sont réinvestis dans l’outil industriel, assure Jérôme Mottais, directeur général opérationnel. En 2024, nous avons injecté 3,5 millions d’euros pour moderniser nos équipements, améliorer les conditions de travail et digitaliser notre production." Au sein des bâtiments, on observe en effet rapidement que des robots de palettisation s’occupent des besognes répétitives comme la mise en carton des boites d'œufs et que des écrans digitaux fleurissent sur les murs. "Sur le plan technologique et sur les innovations, nous ne sommes pas à la traîne, souligne le président du groupe Benoît Geslin. Notre casseuse d’œufs est l’un des derniers modèles du marché."
Une transformation industrielle à grande échelle
Les investissements récents ont permis l’agrandissement de la zone de stockage, la réhabilitation de bâtiments d’élevage, l’installation de dispositifs de refroidissement passif (cool roofing) ou encore le déploiement d’équipements connectés pour optimiser la traçabilité et la gestion des flux. "Plus les choses sont simples, plus elles sont facilement exécutées. C’est tout l’enjeu de notre management visuel et de l’excellence opérationnelle que nous mettons en place dans nos ateliers", insiste Jérôme Mottais. Le groupe travaille également sur la prédiction des pannes, sur la limitation des gaspillages, et sur des bilans matières pilotés par la data. "L’œuf est une matière première précieuse, il faut en gaspiller le moins possible, même 0,1 %, c’est important", souligne le président.
Mais cette première tranche d’investissement de 3,5 millions d’euros, pour celui qui a pour client le gros des fabricants de brioche vendéenne, n’est pas la plus épaisse. Le nouveau projet d’investissement, baptisé Œuf'orie, ne fait que commencer : 19 millions d’euros supplémentaires seront investis entre 2025 et 2028. "Ces investissements ne visent pas une croissance à tout prix, mais la consolidation de notre position sur le marché et la résilience de notre modèle face aux aléas sanitaires et climatiques, précise Benoît Geslin. Cela représente un doublement du montant de nos investissements annuels."
Une réponse aux chocs et à la crise sanitaire
Aujourd’hui, chaque jour, chez Les Œufs Geslin, 1,2 million d’œufs finissent en boîtes tandis que 2 à 3 millions seront débarrassés de leur coquille pour constituer des ovoproduits. Autant dire que des centaines de clients attendent chaque jour les palettes d’œufs ou les containers d’ovoproduits pour assurer leur vente et production. Pour expliquer cette accélération de l’investissement, il faut remonter au moment où a eu lieu la bascule stratégique, suite à un épisode de grippe aviaire qui a gravement touché la région, et l’entreprise où un foyer infectieux a été détecté. "Nous avons perdu notre propre production pendant six à huit mois. Imaginez l’impact sur nos clients. Cette crise a été un déclencheur. Elle nous a forcés à repenser notre organisation et à séparer géographiquement élevage et transformation industrielle pour éviter tout risque de blocage de l’outil industriel", confie le président. Alors que certains bâtiments historiques d’élevage sont désormais arrêtés, leur réhabilitation est en cours. De nouveaux usages sont prévus sur une surface de 10 000 mètres carrés : centre de tri, atelier de maintenance, centre de lavage des emballages réutilisables, ou encore création d’un nouvel atelier de conditionnement. Mais plus aucun œuf ne sera pondu aux alentours de l’outil industriel.
"Nous avons structuré notre service RH, lancé notre communication interne, investi dans des films corporates et des actions de sponsoring sportif. Cela contribue à rendre l’entreprise plus visible et attractive"
Parallèlement à la transformation industrielle, le groupe a engagé un renforcement massif de ses effectifs : 55 CDI ont été signés en 2024, portant l’effectif global à 250 salariés. "Ce sont des postes qualifiés : opérateurs, conducteurs de ligne, techniciens de maintenance, mais aussi des postes d’encadrement, dans le domaine de la qualité, de direction de production… ", détaille Alexandra Bachelier, directrice du développement social.
Une politique RH ambitieuse pour renforcer les équipes
L’effort porte aussi sur la formation, avec 90 000 euros investis par an depuis deux ans, et sur la marque employeur. "Nous avons structuré notre service RH, lancé notre communication interne, investi dans des films corporates, des partenariats locaux, et des actions de sponsoring sportif. Cela contribue à rendre l’entreprise plus visible et attractive", poursuit-elle. Pas inutile dans un bassin d’emploi où le chômage est en dessous de 6 % et où l’on s’arrache les compétences.
Un ancrage territorial et une RSE active
En parallèle, avec les nouveaux moyens humains et techniques, le groupe vendéen déploie une RSE sur un horizon large. L’entreprise valorise ses déchets : recyclage des coquilles, fertirrigation (fertilisation et irrigation) des champs avec les eaux usées, compostage des fientes, réutilisation des emballages, optimisation logistique… Les poules de réforme, après leur ponte, sont utilisées pour la viande ou pour la nourriture pour animaux. "Nous voulons être transparents. Bientôt, nos clients pourront visiter notre centre de tri et voir comment nous valorisons nos flux. Ce bon sens paysan, on veut le montrer", insiste Jérôme Mottais. "Un bilan carbone complet vient également d’être lancé pour mieux piloter les efforts sur les consommations d’énergie, la gestion de l’eau, la biodiversité, et l’impact logistique", souligne Alexandra Bachelier.
Soutenir la filière française, sécuriser les approvisionnements
"Aujourd’hui, la France n’est plus autosuffisante en œufs. Nous participons à l’objectif national de création de 300 nouveaux poulaillers d’ici à 2030"
Avec 6 fermes intégrées, 20 % de la production est assurée en interne par 660 000 poules pondeuses, tandis que 190 000 poulettes sont prêtes à prendre la relève . Le reste provient d’une cinquantaine d’éleveurs partenaires, essentiellement dans le Grand Ouest. Le modèle repose sur la proximité, la contractualisation longue jusqu’à dix ans, et la montée en gamme des élevages. "On encourage la transition des modes d’élevage avec nos partenaires. L'élevage au sol devient la norme, et on réduit l'élevage en cage. On accompagne aussi les projets d'élevage en plein air et en bio afin d'avoir toute la gamme de produits du marché", résume Benoît Geslin.
Le président est également actif dans les instances de la filière. "Aujourd’hui, la France n’est plus autosuffisante en œufs. Nous participons à l’objectif national de création de 300 nouveaux poulaillers d’ici à 2030. Pour cela, il faut sécuriser la filière avec des contrats longs, du soutien bancaire et des engagements tripartites", poursuit-il.
Préparer l’avenir dans une filière en tension
L’ambition du groupe demeure de rester maître de son destin, dans un contexte de pression sur les coûts, de mutations réglementaires et d’attentes sociétales croissantes notamment sur le bien-être animal. "Ce qu’on cherche à préserver, c’est une capacité de production nationale, territorialisée, responsable, qui assure aussi notre souveraineté alimentaire, résume Benoît Geslin. "Nourrir avec soin, préserver notre avenir" : cette raison d’être, co-construite avec les salariés, c’est notre boussole."