Alain Wagner, vous êtes directeur de recherche au CNRS, au sein du laboratoire de chimio-biologie synthétique et thérapeutique (CBST) de l’Université de Strasbourg, et vous avez contribué à la création de plusieurs start-up issues de vos travaux. Comment abordez-vous le transfert de technologies vers l’entreprise ?
Mon approche a toujours été guidée par l’application. Je pars d’un problème à résoudre et je me demande très tôt s’il correspond à un besoin réel, susceptible de déboucher sur une application en entreprise et de générer de la valeur. La recherche fondamentale est essentielle, bien sûr, mais elle n’est qu’une partie de l’équation. Mon objectif n’est pas de démontrer que quelque chose pourrait fonctionner, mais de pousser suffisamment loin pour montrer que cela fonctionne réellement dans un contexte applicatif.
Concrètement, comment se déroule un processus de transfert de technologie depuis un laboratoire public vers le monde économique ?
Il commence le plus souvent avec le chercheur. Les idées naissent dans les laboratoires, pas dans les structures de transfert. Ces dernières, dont le rôle est de faire le lien entre la recherche publique et les entreprises, interviennent ensuite pour évaluer les projets. Elles jouent surtout un rôle de sélection et d’arbitrage : déterminer quels résultats de recherche sont suffisamment mûrs pour faire l’objet d’un transfert vers une entreprise existante ou pour justifier la création d’une start-up, et si l’équipe est en capacité de porter ce projet au-delà du laboratoire.
Où situez-vous aujourd’hui les principales contraintes dans ce processus de transfert ?
Le moment le plus sensible est celui où un chercheur crée une start-up à partir de ses propres travaux. À ce stade, on se trouve à la fois dans le laboratoire et en dehors. Le transfert de propriété intellectuelle est très encadré (brevets, savoir-faire, documents formalisés) ce qui est nécessaire pour protéger les organismes publics comme le CNRS.
Mais cela crée une zone grise. Une fois le transfert effectué, le chercheur n’est théoriquement plus censé être inventif dans la start-up sur cette technologie précise, alors même que l’innovation continue naturellement d’évoluer, car elle devient une entreprise et sort du cadre du travail de chercheur. Cette séparation est difficile à vivre et parfois peu cohérente sur le plan pratique.
Quelles conséquences cela a-t-il pour les start-up issues directement de la recherche publique ?
Ces start-up sont généralement très jeunes et disposent de peu de moyens. Elles ne peuvent pas, au démarrage, structurer immédiatement des contrats de collaboration complexes avec les laboratoires dont elles sont pourtant issues. Or c’est précisément à ce moment-là que la technologie continue de s’affiner. Ce décalage entre le cadre juridique du transfert et la réalité opérationnelle de la création d’entreprise peut freiner le développement.
Comment les industriels perçoivent-ils les technologies issues de la recherche académique ?
L’industrie est extrêmement pragmatique. Si une technologie est utile, les entreprises paieront. Si elle ne l’est pas, elles ne paieront pas. Il n’y a pas de biais systématique vis-à-vis de la recherche académique. Ce qui compte, c’est ce que vous démontrez. Sur de nombreux échanges, un seul peut déboucher sur un contrat… et c’est parfaitement normal !
"Aujourd’hui, nous poussons la preuve de concept beaucoup plus loin avant d’aller sur le marché, afin que l’incertitude ne porte plus sur le cœur de la technologie, mais uniquement sur son implémentation, que ce soit pour les start-up ou pour les applications industrielles"
Les relations entre industriels et structures de transfert technologique ont-elles évolué ces dernières années ?
Oui, clairement. Les partenaires industriels sont aujourd’hui familiers des accords de confidentialité et des contrats de collaboration. Ils ne les perçoivent plus comme des freins. Les processus sont devenus plus professionnels, plus lisibles et plus prévisibles, ce qui constitue un réel progrès.
La France et l’Europe disposent-elles des bons outils pour transformer l’excellence scientifique en avantage compétitif ?
Les outils existent, et il y a des réussites. Le principal problème reste la complexité et la fragmentation des dispositifs, avec de nombreux acteurs du transfert technologique répartis sur le territoire. Une simplification et une meilleure articulation des mécanismes seraient bénéfiques.
Par ailleurs, le financement d’amorçage demeure difficile pour les start-up. Les universités ne disposent généralement pas de leurs propres fonds d’investissement, ce qui limite leur capacité à accompagner financièrement l’émergence de nouvelles entreprises issues de la recherche.
Après vos précédentes expériences entrepreneuriales comme NovAliX, Phytodia, Syndivia ou MicroOmiX, quel est votre principal enseignement pour réussir un transfert technologique ?
L’agilité, combinée à la persévérance. Il faut savoir quand s’adapter et jusqu’où persévérer. Le transfert technologique n’est pas un processus linéaire : il repose sur une succession de choix, parfois imparfaits. Avec l’expérience, nous avons appris à ne plus sortir trop tôt les innovations des laboratoires. Aujourd’hui, nous poussons la preuve de concept beaucoup plus loin avant d’aller sur le marché, afin que l’incertitude ne porte plus sur le cœur de la technologie, mais uniquement sur son implémentation, que ce soit pour les start-up ou pour les applications industrielles.