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Santé au travail : un enjeu de compétitivité pour les entreprises du Grand Est
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Santé au travail : un enjeu de compétitivité pour les entreprises du Grand Est

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En Alsace-Moselle, plus de 21 000 accidents du travail et 3 100 maladies professionnelles ont été recensés en 2023. Dans un contexte de hausse légère des arrêts longue durée et de coûts croissants liés à l’absentéisme dans la région, la santé au travail s’impose comme un enjeu économique central pour les entreprises du Grand Est, analyse l’économiste Mathieu Lefebvre.

Mathieu Lefebvre, professeur et chercheur en économie à l’Université de Strasbourg, estime que la santé au travail est devenue un levier de compétitivité à part entière pour les entreprises du Grand Est — Photo : Marine Dumeny

À l’occasion du Forum Européen de la Bioéthique, la question du coût de la santé au travail s’est invitée au cœur des débats économiques. En Alsace-Moselle, plus de 21 000 accidents du travail avec arrêt ont été recensés en 2023, selon la Carsat, en légère hausse sur un an, entraînant plus de 2 millions de journées de travail perdues. L’indice de fréquence régional s’établit à 24,95 accidents pour 1 000 salariés, un niveau qui témoigne d’une exposition toujours élevée aux risques professionnels. La région a également enregistré 36 accidents mortels, contre 34 l’année précédente.

Les maladies professionnelles progressent elles aussi, avec plus de 3 100 cas déclarés en 2023, majoritairement liés aux troubles musculo-squelettiques. Les atteintes aux mains et aux membres supérieurs figurent parmi les plus fréquentes, signe que les contraintes physiques restent importantes dans plusieurs secteurs industriels du territoire.

Ces chiffres interrogent directement la performance des entreprises. "On identifie assez facilement les coûts directs de la santé : cotisations sociales, complémentaires santé, programmes de prévention, ergonomie des postes. Mais cela va bien au-delà", analyse Mathieu Lefebvre, professeur d’économie à l’Université de Strasbourg.

Des coûts indirects

Derrière ces dépenses visibles s’ajoutent des coûts indirects plus difficiles à mesurer : absentéisme, présentéisme (ici défini comme le fait de travailler en étant malade, NDLR) désorganisation des équipes ou perte de productivité. "Les évaluations disponibles montrent que les maladies professionnelles et les accidents du travail représentent près de 4 % du PIB, alors que la dépense totale de santé avoisine 12 %. Ce sont des ordres de grandeur considérables."

À l’échelle nationale, l’absentéisme représenterait entre 3 % et 5 % du temps de travail. "Un vingtième du temps de travail est payé sans produire. Ce n’est pas marginal", précise Mathieu Lefebvre.

Les risques psychosociaux en première ligne

La progression des arrêts de longue durée liés aux troubles psychosociaux modifie profondément l’équation économique. " Ils représentent aujourd’hui jusqu’à 30 % de ces arrêts, pour une durée minimale d’un mois ", souligne l’économiste.

Au-delà du coût salarial, l’impact est organisationnel. " Une entreprise, c’est une chaîne : retirez un maillon, la performance globale se dégrade. Les remplacements sont tardifs, le savoir-faire se perd, la charge se reporte sur les équipes restantes", ajoute-t-il.

Prévention : un arbitrage de long terme

Les travaux économiques montrent qu’un investissement préventif peut s’avérer rentable. Aménagement des postes, organisation du travail, formation des managers… Ces leviers contribuent à stabiliser les équipes et à réduire les erreurs. "Un management attentif aux conditions de travail limite les burn-out et améliore l’efficacité collective", souligne Mathieu Lefebvre.

Et si les grands groupes disposent de capacités d’investissement plus importantes, les PME peuvent s’appuyer sur une organisation plus agile pour adapter rapidement leurs pratiques.

Pour Mathieu Lefebvre, la prise en compte du sujet dépasse l’effet d’annonce : "La souffrance au travail est réelle et mesurable. La norme évolue, la culture change" Dans une économie tertiarisée où la valeur repose de plus en plus sur le capital humain, la santé des équipes devient un déterminant durable de performance.

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