Avec près de 400 collaborateurs jusqu’à la fin des années 1990, le groupe Vanderschooten "a participé à l’âge d’or du textile dans le Nord de la France", relate Jordan Tourneur, directeur général de la société depuis octobre 2024, après 3 années passées à la tête de la direction financière. Réunissant 180 personnes, dont une cinquantaine dans l’atelier de confection, l’entreprise, créée à Armentières en 1947 par Joseph Vanderschooten, a connu des débuts florissants avec seulement quelques machines à tisser, grâce à la sous-traitance pour des grands noms du linge de maison. Dans un contexte désormais tendu pour la filière, le groupe à actionnariat familial mise sur la montée en gamme et la croissance externe, tout en se différenciant grâce au made in France et au circuit court.
Des débuts florissants
À son arrivée en 1983, Bernard Vanderschooten, issu de la troisième génération, encourage la montée en puissance du groupe dans la grande distribution. Déjà, une décennie auparavant, sous l’impulsion de Michel, le fils du fondateur, le groupe était devenu fournisseur des leaders de la vente par correspondance (3 Suisses, la Redoute…). Dans la foulée, il s’était développé auprès de la grande distribution – Leclerc, Cora, Auchan, Carrefour… –, en marques blanches également. Le groupe, qui réalisait 50 % de son chiffre d’affaires (non dévoilé) avec La Redoute, devient alors l’un des 3 plus grands acteurs textiles en tant que marque distributeur. "L’entreprise connaît une croissance insolente pendant des années", commente Jordan Tourneur. Pour la soutenir et rester indépendant, le groupe familial s’était doté, dès 1965, de son propre atelier de confection, encore en activité aujourd’hui.
Stratégie de montée en gamme
Mais les nombreuses tempêtes qui affectent l’industrie textile déstabilisent quelque peu l’entreprise. Au début des années 2000, la crise du linge de maison surprend Bernard Vanderschooten par sa rapidité. Les délocalisations en nombre déciment la filière : en moins de 15 ans, 80 % du linge de maison et de lit vendu en France dans la grande distribution est acheté au Pakistan. Le groupe connaît alors une décroissance de 10 % par an, avec "de gros contrats qui partent au Pakistan", explique Jordan Tourneur. Face à ces pertes de marché colossales, Bernard Vanderschooten fait le choix de la montée en gamme.
Celle-ci se concrétise par plusieurs opérations de croissance externe successives. "L’entreprise a racheté cinq entreprises entre 1995 et 2010", témoigne le nouveau directeur général. Premier rachat en 1996 : Coucke, marque spécialiste du linge de table et d’accessoires de cuisine. Puis, en 1999, d’Alexandre Turpault, qui développe des produits haut de gamme en linge de maison ; et, en 2000, d’ITC, qui exploite les marques Essix, l’une des premières marques belges de linge de lit, Elvé et Designers Guild, une marque anglaise de luxe spécialisée dans la décoration de la maison. Grâce à ces différentes acquisitions, le groupe, déjà fabricant, devient également un distributeur et surtout un créateur avec un portefeuille de marques en propre. Cette diversification lui permet de s’ouvrir à la fois sur le très haut de gamme et sur l’étranger.
L’ADN du made in France
Autre choix opéré par Bernard Vanderschooten, celui du made in France. "Il a toujours voulu maintenir l’industrie textile en France", explique Jordan Tourneur. En 2006 déjà, contraint de fermer trois ateliers de tissage, il avait fait le choix de rapatrier l’ensemble de la production à Nieppe pour sauver le groupe suite à la crise. Poursuivant sa volonté de relancer et de pérenniser l’industrie textile en France, en 2018, il crée la marque A Demain le linge Français, exclusivement vendue sur le Net. Objectif : répondre aux nouvelles attentes des consommateurs sur des produits locaux. Un lancement qui signe "la relance du linge de lit dans le Nord de la France, bastion historique de cette filière", note Jordan Tourneur.
Du tissage à la confection, la marque est un modèle de circuit court avec un tissage réalisé dans les Vosges, une impression en partie entre les Vosges et Seclin (à quelques kilomètres des Ateliers Vanderschooten), une teinture à 15 minutes des Ateliers et une confection réalisée au cœur des Ateliers. Grâce à une production en petite série uniquement, la marque évite la surproduction et les déchets, les chutes de tissus étant revalorisées en accessoires, et elle privilégie le zéro plastique pour l’emballage des produits. Résultat, l’empreinte carbone est réduite au minimum : de la toile au produit fini, la parure ne parcourt pas plus de 600 km avant de se retrouver chez le consommateur.
Compenser les crises par la diversification
Une stratégie qui se révèle payante puisque la marque enregistre une croissance de 20 % en 2023. Pour aller toujours plus loin dans la fabrication française, le groupe a lancé en 2022 un vaste plan d’investissement de plus de 3 millions d’euros sur trois ans pour acquérir cinq machines semi-automates pour 1,2 million d’euros, un nouvel ERP pour 1,5 million d’euros et un nouveau site e-commerce pour 400 000 euros. Objectif : à côté de son atelier petite série, moderniser l’atelier de confection grande série, afin de répondre aux gros volumes de la grande distribution et d’être plus compétitifs sur la fabrication.
La crise financière de 2008, qui avait marqué le grand retour des marques de distributeur, avait signé le retour en grâce du made in France. "Les réseaux de vente par correspondance et de la grande distribution revenaient nous voir", témoigne Jordan Tourneur. Mais si la croissance était au rendez-vous entre 2015 à 2022, depuis 2022, le groupe perd 10 % de son chiffre d’affaires avec la grande distribution. S’ajoute en 2023 la hausse des prix de l’énergie qui oblige le groupe à augmenter ses prix. "C’est une période compliquée, consent Jordan Tourneur. Notre chance, c’est notre diversification : nous sommes multimarques, multicanal et multi pays. On arrive à compenser certaines pertes en travaillant sur l’export et la digitalisation".