Pour ses 90 ans cette année, Heschung, le chausseur de Steinbourg, implanté dans le nord du Bas-Rhin, s’offre un beau cadeau. Avec quatre ouvertures de boutiques programmées à Paris, une cinquième en outlet à Lyon, Heschung reprend son destin en main.
De dix points de vente (Aix-en-Provence, Bordeaux, Lille, Lyon, Paris, à Steinbourg…), le chausseur haut de gamme alsacien entend dans les deux ans passer à 15, voire 17 magasins. L’opportunité de s’implanter au Touquet, sur les terres nordistes du nouvel actionnaire depuis l’été 2023, qui lui a évité la liquidation, Philippe Catteau (PPL Finance), est également envisagée. "L’actionnaire est un entrepreneur. 4 millions d’euros vont être investis dans les trois ans. Nous avons commencé dès septembre en acquérant trois nouvelles machines, maintenant nous passons au déploiement de la marque", souligne Pierre Heschung, le petit-fils du fondateur qui a pris la direction de l’entreprise en 1986.
Des stations vosgiennes aux JO de Grenoble
C’est donc un nouveau départ, placé sous le signe de la reconquête, pour l’entreprise familiale fondée en 1934 par Eugène Heschung.
À l’époque, le grand-père quitte la fabrique dans laquelle il est employé en tant qu’ouvrier coupeur pour se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. La commune voisine de Dettwiller compte alors une douzaine de manufactures. Heschung se spécialise dès l’origine dans le cousu norvégien, ou goodyear, réputé aussi imperméable qu’indestructible. Ses souliers, solides et pratiques, équipent rapidement les bûcherons des contreforts vosgiens.
Jean-Claude Killy à Steinbourg
Mais c’est sous l’impulsion du fils, Robert, que l’entreprise connaîtra son âge d’or dans les années 1950, et surtout 1960. Avec lui, Heschung fait le pari de la chaussure de ski. L’expansion des sports d’hiver lui donne raison. La consécration intervient en 1968 quand la marque décroche, en chaussant les athlètes de l’équipe de France de ski alpin, neuf médailles aux Jeux Olympiques de Grenoble. Une photo immortalise particulièrement ces années-là, où l’on voit Jean-Claude Killy, skieur alpin ayant notamment participé aux JO de 1968, essayer ses chaussures à la manufacture, où se trouve maintenant le bureau de Pierre Heschung. En 1968, celui-ci a huit ans. "Je me souviens très bien de la fierté de voir nos chaussures portées aux criteriums de Val d'Isère, puis aux JO".
Mais au début des années 70, la musique n’est plus la même et la famille se sépare de l’entreprise qui est cédée au groupe André. Un crève-cœur pour le jeune garçon d'alors. A tel point que Pierre Heschung s’emploiera à reprendre l’entreprise familiale, ce qu'il fera finalement en 1986. "Nous nous sommes un temps associés au groupe Mansfield jusqu’à nous séparer définitivement de notre actionnaire pour redevenir une entreprise 100 % familiale au début des années 2010", se souvient-il.
Depuis l’arrivée de PPL Finance au capital en 2023, Heschung n’est plus une entreprise familiale. Ce n’était d’ailleurs plus le cas depuis 2021, date de son rachat par French Legacy Group, la holding adossée au fonds Mirabaud Patrimoine Vivant et dirigée par l’ex-secrétaire d’État aux PME Renaud Dutreil. L’opération s’était soldée par le placement de l’alsacien en redressement judiciaire en avril 2023. Heschung a rebondi en confiant son développement à Philippe Catteau. L’homme d’affaires, héritier d’une famille du Nord qui a fait fortune dans la grande distribution, s’est redéployé dans l’immobilier et les centres de marque (One Nation dans les Yvelines). Il détient 75 % des parts de la nouvelle entité "Heschung et Cie", Pierre Heschung conservant 25 % du capital.
Le spécialiste du cousu norvégien a gardé ses salariés, ils sont 85 dont une vingtaine en production (20 000 paires y sont produites), réunis au sein de la manufacture de Steinbourg.
Il manquait la vision entrepreneuriale telle qu’une entreprise familiale comme la nôtre peut l’avoir
Avec le nouvel actionnaire, Heschung tourne également momentanément la page de ses ambitions internationales, envisagées auparavant par Renaud Dutreil et French Legacy Group, pour se recentrer sur le marché domestique et principalement parisien. "En 2021, le projet me semblait pertinent, mais il manquait la vision entrepreneuriale telle qu’une entreprise familiale comme la nôtre peut l’avoir", estime Pierre Heschung avec le recul. Après plusieurs années difficiles, la reconquête du marché hexagonal passe donc par un renforcement physique de la marque, "pour réaffirmer notre légitimité".
Des ateliers en Italie et au Portugal
Aujourd’hui, les opérations de coupe et de piquage sont externalisées dans une entreprise familiale en Toscane (Italie), et la confection de la tige est aussi réalisée en Italie. À Steinbourg, les équipes réalisent la partie montage, assemblage et finition. "Plus de 50 % de la valeur ajoutée est produite en France", se réjouit Pierre Heschung. Fidèle à son passé, la marque a de la combativité à revendre. Son ADN, celui de la compétition, la porte naturellement aux challenges. "Dans les trois ans à venir, nous voulons retrouver un niveau de chiffre d’affaires (il était de 8,5 millions d’euros sur une année partielle en 2023, NDLR) qui nous permette d’atteindre une rentabilité satisfaisante, afin de rentabiliser les boutiques et notre outil de production, d’assainir nos méthodes et nos process et d’arriver à rendre notre entreprise profitable. Cela me paraît tout à fait possible. Il faut juste un peu de patience. Nous ne sommes pas une start-up. Nous avons une histoire, une identité, un savoir-faire à défendre", insiste Pierre Heschung.