Tout a commencé par un dessin animé."Jeanne et Serge", l’histoire d’une équipe de volley diffusée dans les années quatre-vingt, captive une petite fille du Loir-et-Cher. Karen Luzignant, aujourd’hui directrice d’activités chez Spie Industrie, a 9 ou 10 ans. Elle ne le sait pas encore, mais ce sport va façonner non seulement son corps, mais aussi sa façon de vivre et de diriger.
Le goût de l’équilibre
Repérée par de bons entraîneurs, elle grimpe vite les échelons. Au niveau national, puis en sélection en équipe de France entre 1990 et 1995, elle choisit pourtant de ne pas sacrifier ses études à sa passion. L’INSA Lyon lui offre une filière rare : double cursus ingénieur et sport de haut niveau. Entraînements quotidiens, compétitions le week-end, examens. "Très tôt, j’ai appris à mener de front sport et études. Aujourd’hui, c’est l’équilibre entre ma vie de femme et mon travail. Je sais gérer mon temps, mes priorités. J’anticipe." Ce tempo soutenu, tenu des années durant, a développé chez elle quelque chose de difficile à enseigner en école de management : la capacité à tenir dans la durée sans se consumer. "Je connais mes limites et ne suis pas dure avec moi-même. Je ne vais pas me mettre dans le rouge", confie-t-elle.
Aujourd’hui à la tête des activités de la région Est de Spie Industrie (3 400 salariés) — Auvergne-Rhône-Alpes, Alsace, Franche-Comté et Bourgogne —, Karen Luzignant pilote près de 1 000 collaborateurs spécialisés dans les solutions technologiques pour l’industrie : ingénierie, machines spéciales, robotique, etc. Elle a monté une équipe à Caluire-et-Cuire pour continuer de jouer au volley "au plus haut niveau" en compétition de loisirs. Le terrain et le bureau restent, pour elle, deux espaces qui se parlent.
Intelligence collective
Le volley-ball est un sport singulier. Contrairement au football ou au tennis, il est structurellement impossible d’y briller seul. Chaque point est le produit d’une chaîne : réception, passe, attaque. Si un maillon lâche, rien ne sort. Cette logique de coopération obligatoire forge un rapport au collectif qui n’est pas une valeur déclarée, mais une nécessité vécue, point après point. "Je préfère capitaliser sur l’intelligence collective, développer des synergies entre les équipes pour servir un client grâce à des offres plus pertinentes. Il faut utiliser les compétences techniques de tous. Pas de chacun pour soi, pas de diviser pour régner." Elle sait aussi que cela ne va pas de soi : "Naturellement, les gens ont tendance à travailler avec leurs propres compétences. Cela se travaille."
Sur le terrain, Karen Luzignant "portait l’équipe parce qu’elle fédérait tout en marquant le plus de points". Cette phrase dit l’essentiel : le leadership, au volley, n’est pas la domination. C’est la mise en mouvement. Le passeur — souvent le vrai chef d’orchestre d’une équipe — ne brille pas seul. Il distribue, il choisit, il ajuste. En une fraction de seconde, il décide à qui donner le ballon selon la situation, la forme des uns et des autres, la pression du moment. Ce geste, répété des milliers de fois, devient une posture : celle d’un manager qui "fait jouer les autres au meilleur niveau" plutôt que de s’imposer comme le héros de l’action.
Marquer ou rebondir
Ce leadership s’exerce aussi dans les moments de creux. Au volley, l’erreur est permanente — service raté, attaque contrée — et elle doit être immédiatement digérée. L’équipe n’a pas le luxe de ruminer : le point suivant arrive. Cette culture de la résilience (et la passion de "marquer"), Karen Luzignant la transpose directement dans sa gestion des échecs professionnels. "Un match n’est pas perdu tant qu’il n’est pas fini. Pareil pour les appels d’offres : tant que le concurrent n’a pas la commande, vous êtes dans la course. On continue à être force de proposition. Je motive."
Il y a aussi, dans la pratique du haut niveau, une leçon d’humilité rarement enseignée dans les cursus de leadership : se connaître vraiment, comme on affûte son propre outil de travail. "C’est important pour savoir ce que l’on peut apporter et ce que l’on doit travailler. Connaître ses limites et être capable d’aller chercher à l’extérieur, dans son réseau, des idées." Quand elle prend son poste actuel, il y a 2 ans elle identifie deux priorités en relation avec ses propres compétences : créer un collectif et renforcer les compétences numériques.
La qualité de la passe
"Pas d’ego, pas d’agressivité", dit-elle en résumé de ses valeurs. Deux absences qui, au fond, définissent mieux un style de management que bien des concepts. Sur un terrain de volley, l’agressivité individuelle se retourne toujours contre l’équipe. L’ego non plus n’a pas sa place quand chaque action dépend des autres. Ce que le sport grave dans le corps et dans les réflexes, Karen Luzignant le retrouve chaque jour dans les couloirs de Spie Industrie : on gagne ou on perd ensemble, et ce qui fait la différence, c’est la qualité de la passe.