Cela fait plus de 160 ans que Bessec met des chaussures en vitrine de son magasin de la place de la Croix du Fief, en plein cœur d’Intra-muros à Saint-Malo. Malgré les tempêtes et l’avènement récent du e-commerce, l’entreprise familiale poursuit son aventure commencée en 1862, avec aujourd’hui la 6e génération à la tête de 28 magasins et 130 collaborateurs. Sans oublier deux sites internet Bessec et Chausser. "Nous avons lancé le site Bessec dès 2012, avec ce slogan : "J’ai 150 ans et je surfe", en référence à notre agilité", se souvient Fanny Bessec, la directrice générale. Cette année encore, c’est le numérique qui a guidé la stratégie.
Commerçant, un métier d’agilité
"Nous avons changé d’ERP, de CRM, et ajouté un OMS pour orchestrer nos commandes. C’est une transformation lourde, précise Fanny Bessec. Elle est nécessaire pour répondre aux évolutions de notre métier, face à l’inflation, aux modes de consommation aussi qui vont vers la seconde main ou les achats en ligne, avec un délai de livraison de plus en plus exigeant, en 48-72 heures. C'est l’instinct de survie!"
La nouvelle organisation permet à Bessec de proposer de "l’order in store" (commande en magasin avec envoi à domicile ou clic & collect dans un autre magasin) et du "ship from store" (les magasins qui ont le stock envoient le colis à l’internaute, sans passer par l’entrepôt). "Pour rester dans le match, on s'inspire de ce que proposent des succursalistes en gardant notre ADN de détaillant indépendant. On est des "petits-gros" et notre priorité est la pérennité", indique Fanny Bessec. Poursuivre l’aventure en continuant de s’adapter est ce qui la guide depuis qu’elle a succédé à son père Philippe Bessec en 2022. Comme l’ont fait ses ancêtres.
Pierre Bessec, l'entrepreneur
C’est en 1862 que Pierre Bessec ouvre son premier magasin de chaussures à Saint-Malo, où il existe toujours. L’homme, né à Rennes, avait d’abord émigré à 24 ans aux États-Unis pour se construire une vie meilleure. Il y exerce le métier de tailleur pendant vingt ans, avant de rentrer, avec son épouse Marie-Noémie. Ils ouvrent alors une mercerie et bonneterie à Rennes en 1858, rue de Rohan. Avec le développement de manufactures de souliers dans les régions de Fougères et Cholet, Pierre Bessec décide d’ouvrir un magasin de chaussures à Saint-Malo pour se rapprocher de la mer. Il transforme en même temps sa mercerie rennaise en magasin de chaussures. Entrepreneur dans l’âme, il investit dans d’autres points de vente, à Dinard, Paramé (ancienne commune, désormais quartier de Saint-Malo) et Rennes. Avec six magasins à sa mort en 1887, il a déjà réussi à créer une chaîne.
Scission en deux entreprises pendant 131 ans
C’est sa fille Henriette qui reprend les magasins de Rennes avec son mari, et son fils William ceux de Saint-Malo. "L’entreprise se divise alors en deux et le restera jusqu’en 2015, quand mon père Philippe reprend les enseignes de son cousin Jean-François, qui avait hérité des magasins rennais", explique Fanny Bessec. Son frère, Nicolas Bessec, en a piloté la fusion il y a dix ans. Pendant plus de 130 ans deux entreprises du nom de Bessec ont donc vécu en parallèle, et ont fini par se rejoindre pour reformer une seule entreprise familiale.
L’épreuve des guerres
L'entreprise actuelle a toutefois été façonnée par la branche malouine. Elle est celle qui a multiplié les magasins et les concepts. Ce fut d’abord le cas avec William Bessec, la 2e génération de chausseurs. "C'était un homme de marketing", sourit Fanny Bessec.
Il dirige l’entreprise pendant les années folles et commence à éditer des catalogues. Il propose même d’envoyer les commandes jusque dans les colonies françaises. Son fils Pierre prend sa suite en 1920. "Marqué par la Première Guerre mondiale, où un de ses frères a péri, il gère l’entreprise avec rigueur", relate la dirigeante. Mais quand la guerre éclate en 1939, il est mobilisé et son fils Georges, qui étudie alors le commerce à l’ESSCA d’Angers, lui succède par la force des choses, à seulement 19 ans. Quand Pierre Bessec rentre en 1940, la ville est occupée par les Allemands. Georges, pendant ce temps, va étudier les techniques de fabrication de la chaussure dans le Dauphiné. Il doit finalement partir au STO (Service du Travail Obligatoire) de 1943 à 1945.
Pierre Bessec, lui, rapatrie in extremis une partie de son stock de chaussures dans sa maison, en dehors des murs. Saint-Malo est alors détruite par les bombes. Il installe une enseigne "A la Croix du Fief" devant son garage. "Quand nous avons fermé à cause du Covid, je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qu’avait fait mon arrière-grand-père pour sauver l’entreprise. Mon garage à moi, c'était notre site internet. Il nous a permis de continuer à servir nos clients…", confie Fanny Bessec.
Repartir de zéro puis s’étendre
Après-guerre, s’ensuit la reconstruction de Saint-Malo, à laquelle Pierre Bessec participe activement. Il ouvre un magasin temporaire, comme d’autres commerçants, dans le quartier de Rocabey. Ce n’est qu’en 1952 que Bessec retrouvera son site historique Intra-muros. "On est reparti de zéro à ce moment-là", souligne Fanny Bessec. Son grand-père, Georges, parti vivre à Dinan en 1946, y ouvre le deuxième magasin de la nouvelle aventure Bessec.
En 1970, son fils Hervé, qui devait prendre la suite, meurt dans un accident de voiture. Son frère Philippe, "qui voulait travailler dans l’industrie nautique", confie Fanny Bessec, rejoint l’aventure familiale et en prend la direction en 1975. Après un voyage en Suède avec d’autres commerçants malouins dont René Beaumanoir, père de Roland, Georges Bessec crée avec eux le centre commercial de La Découverte, en périphérie de Saint-Malo et y implante Bot Shop, son 3e magasin, sur un modèle, nouveau à l’époque, du semi-libre service. "C’était audacieux et courageux", estime Fanny Bessec. C’est le précurseur de l’enseigne qui deviendra Chausser, créée avec Philippe et Bruno Bessec (son frère) en 1981 à Langueux (Côtes-d’Armor).
"Passeurs de génération en génération"
En 1982, Bessec fait partie des premiers détaillants à informatiser ses stocks. En 1993, il reprend un détaillant en Bretagne nord et un autre en Bretagne sud en 1999, détenant donc ainsi 15 magasins. Puis, en 2020, Bessec s’offre la Normandie, avec l’aide de Marion Lemarchand, la sœur de Fanny. "Donner une dimension régionale à l’entreprise, c’était mon plan", confiait Philippe Bessec lors de sa transmission à sa fille, en 2022. Elle, également formée à l’ESSCA, - "une autre histoire dans la famille !" -, veut maintenant "apporter sa pierre à l’édifice, consolider les fondamentaux, transformer les outils/méthodes et repartir en veille pour de nouvelles ouvertures. Nous sommes des passeurs, de génération en génération."