L’appétit vient en mangeant. Sans le crier devant les fours à pain, le groupe Blachère est du genre affamé. L’entreprise familiale, fondée par Bernard Blachère au début des années 80, est passée d’un simple commerce de fruits et légumes, à Aubenas en Ardèche, à un vaste réseau de magasins intégrés et de franchises comme les boulangeries-pâtisseries Marie Blachère qui ont créé de nouvelles habitudes de consommation.
Des légumes et fruits chez Carrefour
La société aux 12 000 collaborateurs devrait cette année réaliser autour de 1,2 à 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires (toutes activités confondues) et concrétiser plusieurs dizaines de nouvelles implantations. Elle fait aussi son apparition progressive chez Carrefour à travers Mangeons Frais, son activité originelle de vente de fruits et légumes. À l’occasion de la présentation de son plan stratégique 2030, le célèbre distributeur alimentaire a en effet annoncé, en février 2026, une collaboration avec Blachère pour le déploiement de 200 concessions en France dans ses hypermarchés et supermarchés.
Ces espaces de 200 à 500 m², ouverts aux particuliers comme aux professionnels, auront des allures d’entrepôts. S’agirait-il, l’air de rien, d’une offensive contre l’ogre (et partenaire) Grand Frais, actuellement en plein boum ? "Rien à voir, tempère Jean-Marc Conrad, directeur international de la franchise et du développement du groupe Blachère. Cette enseigne a une profondeur de gamme que l’on n’a pas. Nous sommes sur un format plus petit et des prix discount. Pour l’instant, c’est au stade de l’éprouvette. Des tests sont menés. On verra en fonction des résultats."
Des succursales à la location-gérance
En attendant de voir si l’opération fruits et légumes prend racine, une chose est certaine : la renommée auprès du grand public du groupe basé à Châteaurenard (Bouches-du-Rhône), vient clairement du réseau de boulangeries Marie Blachère (du prénom de la fille de Bernard, dans l’affaire avec l’autre enfant, Jean, NDLR). L’enseigne, lancée en 2004 à Salon-de-Provence, a débuté timidement. Mais la pâte a levé au-delà des attentes. 100 boutiques, souvent implantées à côté des anciens Provenc’Halles, sont dénombrées en 2010, puis le rythme s’accélère avec 60 ouvertures annuelles, d’abord sous forme de succursales, puis à partir de 2020 avec la possibilité d’être en franchise détaille Jean-Marc Conrad. "Depuis un an, on propose aussi aux collaborateurs la possibilité d’exploiter le magasin en location-gérance, nous avons énormément de volontaires".
Le parking, cette arme de vente massive
La clef générale d’un succès impressionnant tient sans aucun doute entre les mains de son — très discret dans les médias - PDG, Bernard Blachère qui figure dans les 500 premières fortunes françaises. Âgé aujourd’hui de 70 ans, c’est lui qui a eu une intuition gagnante pour se lancer dans l’aventure en s’inspirant des marchés alimentaires sur lesquels il travaillait dans sa jeunesse (faibles stocks, ventes en lots avec "trois produits achetés, le quatrième gratuit"…). Le tout en captant des flux importants de clients grâce à des locaux de 300 m² en périphérie des villes… dotés d’un parking pour faciliter les achats. Une recette qui a fait des émules. Cette année, le seuil symbolique des 900 Marie Blachère sera franchi, ce qui devrait conforter sa place de première chaîne de boulangerie-pâtisserie en France.
Rester compétitif, "toujours un vrai casse-tête"
Le leader fait cependant face à une forte concurrence alors que le marché du pain tendrait à diminuer. "Il y a 15 ou 20 ans, tout le monde voulait faire du burger, constate Jean-Marc Conrad, maintenant c’est la boulangerie. Le gâteau ne grossit pas, les parts diminuent." Pour rester compétitif, l’équation est "toujours un vrai casse-tête". "Nous devons être inventifs, créer de nouveaux produits qui soient compétitifs en prix et au meilleur goût", ajoute-t-il.
Dans ce contexte, Marie Blachère n’a pas raté le virage du "snacking créatif" qui représente plus d’un tiers du chiffre d’affaires des boutiques. Et offre à l’entreprise la possibilité de jouer dans la cour des grands de ce secteur, derrière les géants McDonald’s et Burger King.
Un concurrent sans pitié ?
L’empire Blachère, décrit parfois comme "le McDo du pain" ou la "boulangerie des ronds-points", ne fait pas que des heureux. Certains patrons de grandes surfaces estiment que cette société les concurrence sévèrement. "Ce n’est pas le cas du tout. Dans la grande distribution, les clients qui vont faire les courses prennent des baguettes à 0,59 euros. Ce n’est pas la même qualité que l’on propose. Pour les fruits et légumes, quand vous avez un magasin à proximité, il peut y avoir un impact, mais pas sur la boulangerie. Ceux qui disent qu’ils perdent des parts de marché à cause de nous, c’est une fausse excuse !", se défend notre interlocuteur.
Les petits artisans boulangers ont également la dent dure face à ce type de chaînes qui peuvent, contrairement à eux, ouvrir sept jours sur sept et pratiquent des prix agressifs. "On ne peut pas opposer les deux", affirme le responsable. Selon lui, les clientèles sont différentes : "Nous, par exemple, n’avons pas de pain bio, et celui qui veut un petit épeautre ira chez son boulanger de quartier…"
Qui dit marche en avant, dit aussi revers et soubresauts. En 2024, des grèves de salariés Marie Blachère avaient éclaté, dans le Vaucluse, pour dénoncer les conditions de travail. "Nous avons la chance d’avoir un PDG, Bernard Blachère, très à l’écoute de ses salariés", souligne le directeur qui ne rentre pas dans les détails des mesures mises en œuvre par la suite.
"Tout est fabriqué sur place, on n’a pas d’usine de production centralisée, on est artisanal"
L’entreprise a été critiquée, un temps, pour la qualité de ses ingrédients jusqu’à ce qu’une enquête en 2023 d’UFC-Que choisir, comparant les pains de plusieurs enseignes équivalentes, la dédouane de tout soupçon. Marie Blachère utilisait beaucoup moins d’additifs et de sel que les autres, avait conclu l’étude. "Tout est fabriqué sur place, on n’a pas d’usine de production centralisée, on est artisanal", confirme Jean-Marc Conrad.
Cap sur l’international avec des "coffee shops" à la française
"En croissance continue depuis sa création", le développement du groupe passe aussi par une accélération de l’internationalisation et… le Café de Marie. Ces "Coffee shops" à la française sont appelés à se déployer en centre-ville, centre commercial, gare, aéroport ou aire d’autoroute. Une trentaine de franchises sont ouvertes. Probablement un vecteur de conquête urbaine là où les boulangeries de périphérie ne peuvent pas vraiment aller. Et sans doute un moyen de continuer de grandir, loin des projecteurs, à l’image de son fondateur, maraîcher ardéchois, fils de paysan, parti de rien et monté très haut.