Ce mardi 5 novembre au matin, Arnaud Gage, directeur industriel Europe des pneus camionnettes et tourisme du groupe Michelin, et Alexander Law, directeur du développement social, sont arrivés à Trémentines, à quelques kilomètres de Cholet, dans le Maine-et-Loire. Dans leurs mallettes, pas de bonnes nouvelles mais l’annonce de la fermeture de l’usine ouverte en 1970. Sur le site, charge au jeune directeur de 35 ans et aux managers de transmettre la décision du groupe aux collaborateurs. La production de pneus cessera au plus tard en juin 2025. La fabrication de gomme sera prolongée jusqu’en 2026.
Un bassin d’emploi touché
Localement, la décision n’était semble-t-il pas attendue. Les syndicats imaginaient plutôt un plan de restructuration, une réduction d’effectifs. Ce mardi matin, l’annonce a donc été brutale. 955 salariés sont directement concernés par cette décision. Auxquels il faudra ajouter les CDD, intérimaires, sous-traitants et autres sociétés de services. Au total, 1 300 personnes pourraient être touchées sur le bassin d’emploi choletais, calculent les syndicats.
Améliorer les marges
La grève a été votée dans la foulée. Un filtrage des véhicules a été mis en place à l’entrée du site. Une réaction de colère. Le maire de la ville, venu sur place, n’a pas apaisé les tensions et les ressentiments. Peu connu pour ses propos mesurés, Gilles Bourdouleix a évoqué des "entreprises voyous" auprès des journalistes locaux.
Michelin justifie son choix par une transformation du marché. À Cholet, les volumes de production de pneus pour les camionnettes "sont passés de 4,375 millions environ en 2019 à 2,625 millions environ en 2024, sans perspective de redressement", indique le groupe. L’argument n’a pas convaincu tout le monde localement : si les usines françaises ferment, le groupe prévoit d’augmenter sa marge opérationnelle à 15 % dans sa stratégie d’ici 2030, à 14 % dès 2026, contre 12,6 % en 2023.
Une annonce anticipée
Les représentants syndicaux affirment ne pas avoir été mis au courant au préalable d’une fermeture pure et simple. Les déclarations de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, sur France 3 dimanche ont d’ailleurs interloqué : l’ancien député y annonçait déjà la fermeture des usines Michelin de Cholet et Vannes. Deux jours plus tard, la direction a validé ses dires. Ses propos ont-ils précipité l’annonce de l’employeur ? Les réponses devaient dans tous les cas être fournies aux membres du CSE avant samedi soir, au terme du délai du droit d’alerte émis par les représentants du personnel.
Michelin va déserter le Grand Ouest
"On s’attendait davantage à un arrêt pour le site de Vannes qui est positionné sur la fabrication de fils métalliques pour les pneus poids lourds. La fermeture de deux usines de pneus poids lourds en Allemagne l’an dernier était une forte alerte pour le site de Vannes. Mais à Cholet, nous pensions que le groupe allait donner du temps aux équipes. Cholet était encore le principal site de Michelin en France, il y a trois ans, et cela reste le deuxième plus important du groupe après celui de Montceau-les-Mines", réagit Ludovic Robert, délégué syndical central CFDT rattaché au site de Cholet. Ce dernier a déjà vécu une fermeture d’usine à La Roche-sur-Yon en 2020.
Quatre ans plus tard, Michelin ne quitte pas seulement les Pays de la Loire, il disparaît de la carte du Grand Ouest. La production de Cholet devrait être absorbée par les sites de Cuneo en Italie et d’Olsztyn en Pologne. "C’est la preuve que Michelin ne veut pas faire moins de pneus mais surtout les fabriquer ailleurs. Ce n’est pas une décision économique mais une décision financière", commente Ludovic Robert.
Un acteur responsable
Le groupe Michelin expliquait avoir été au bout des possibilités pour la rentabilité de son activité face à la transformation du marché des pneumatiques, pénétré par les importations asiatiques d’entrée de gamme. Des dispositifs de reclassements seront mis en place pour assurer une retraite anticipée ou une reconversion aux salariés. "Ils seront moins qu’en 2020 à vouloir rester dans le groupe", prédit le syndicaliste. Le Premier Ministre Michel Barnier a toutefois reconnu le caractère "responsable" de Michelin dans la gestion des plans sociaux.
Le groupe auvergnat entend "mobiliser toute l’expertise de Michelin Développement, son entité spécialisée dans la création d’activités et d’emplois pour mener la revitalisation et la redynamisation dans les bassins d’emplois de Cholet et Vannes. Les actions de revitalisation et de redynamisation serviront à développer les activités porteuses d’emplois d’avenir au bénéfice des territoires concernés,
prioritairement dans l’industrie et les services à l’industrie."
Où est l’argent public ?
Néanmoins, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale ce même mardi 5 novembre, le Premier Ministre s’est dit "en désaccord" avec la décision du président de Michelin, Florent Menegaux, rencontré quelques jours plus tôt. Pour le fabricant de pneumatiques, comme pour le distributeur Auchan qui prévoit de son côté la suppression de 2 400 emplois, Michel Barnier a déclaré avoir "le souci de savoir ce qu’on a fait dans ces groupes de l’argent public qu’on leur a donné. Nous allons poser des questions et nous verrons si cet argent a été bien ou mal utilisé pour en tirer les leçons."
Un défi de compétitivité
De son côté, la présidente de Région Pays de la Loire voit dans cette fermeture "les terribles difficultés de l’industrie française et européenne face à la concurrence internationale". Christelle Morançais en appelle à un sursaut : "Ayons la lucidité de reconnaître que notre industrie est face à un immense défi de compétitivité, qui implique de bâtir d’urgence d’autres politiques publiques, notamment à l’échelle européenne." Christelle Morançais rencontrera la semaine prochaine les ministres de l’Économie et de l’Industrie. "Je mobiliserai tous nos outils régionaux, en lien avec Michelin et l’État, pour soutenir les salariés. Notre détermination à écrire l’avenir de ce site industriel majeur pour la Région et la France est absolument totale."