Alors que le baromètre national "Industrie en Mouvement 2025" signale un essoufflement de la réindustrialisation française, le Grand Est résiste. Troisième région industrielle de France en nombre d’emplois manufacturiers (300 753 salariés fin 2022), le territoire affronte de plein fouet les tensions sur l’énergie, la main-d’œuvre ou la concurrence internationale. Grâce à ce socle industriel dense et diversifié, le Grand Est conserve des atouts structurants pour préserver une trajectoire économique robuste.
Cette résistance ne doit toutefois pas être interprétée comme un retour à une phase d’expansion. " La stabilité est devenue un mot rare. Nos décisions d’investissement se font désormais au trimestre ", résumait Geoffroy Roederer, président du groupe Roederer et coprésident du Club des ETI Grand Est (octobre 2025). Une formule qui traduit moins un décrochage qu’un changement de régime, marqué par une prudence accrue et une sélectivité plus forte des projets.
Un tissu industriel fragmenté mais toujours vivant
Loin d’être homogène, le Grand Est s’appuie sur un maillage territorial réparti entre Lorraine, Champagne-Ardenne et Alsace. Dans des départements comme la Moselle ou la Meurthe-et-Moselle, les sites métallurgiques et de mécanique, bien qu’affectés, restent actifs. À Hayange, ArcelorMittal a investi 20 millions d’euros en 2024 dans la modernisation de sa ligne de rails tandis qu’à Hagondange, Ascometal a sécurisé de nouveaux contrats ferroviaires.
En Champagne, les maisons d’Épernay et de Reims ont poursuivi en 2024 l’automatisation de certaines lignes de dégorgement et d’embouteillage afin de limiter leur exposition aux coûts énergétiques. Dans les Ardennes, la fonderie et l’usinage continuent d’alimenter les filières ferroviaires et énergie, malgré le ralentissement des commandes automobiles.
Une montée en gamme technologique
Si l’emploi industriel global a reculé entre 2023 et 2024 (–0,4 % selon la Banque de France Grand Est), certaines branches résistent. Le secteur de l’équipement électrique et électronique affiche en 2024 une croissance modeste (+ 3,4 %, Insee Grand Est), même si l’intérim recule fortement. Cette dynamique reflète une montée en gamme technologique plus qu’un rebond généralisé. " Nous passons d’un monde du courant alternatif à un besoin croissant de courant continu, plus adapté aux nouveaux usages énergétiques ", expliquait Benjamin Le Caër, directeur du Tesla Power Lab de Socomec à Benfeld en octobre 2025.
Ce constat illustre la recomposition du tissu industriel : un ensemble soumis à l’instabilité des cycles et aux pressions sur les coûts, mais où certaines entreprises continuent d’investir et d’innover dans des niches techniques. À Thann, les producteurs de matériaux réorientent leurs procédés vers les applications batteries, tandis qu’en Meuse, plusieurs ateliers de mécanique diversifient leurs débouchés vers le ferroviaire.
À l’inverse, toutes les filières ne parviennent pas à absorber le choc conjoncturel. " Le marché des pompes à chaleur s’est effondré en France et en Europe ces dernières années ", constatait la direction de BDR Thermea, lors de l’annonce de leur fermeture au printemps 2025, rappelant la brutalité de certains retournements de cycle.
Un marché du travail sous tension et une forte demande de recrutement
La fragilité structurelle du secteur se lit d’abord dans l’évolution récente de l’emploi régional. Au premier trimestre 2025, l’emploi salarié total du Grand Est se stabilise autour de 2 millions de personnes, mais le secteur industriel recule de 0,4 % sur un an, tandis que l’intérim baisse plus fortement.
Les besoins en recrutement restent élevés : environ 165 000 recrutements sont anticipés en 2025 dans le Grand Est, dont une part significative dans l’industrie. 51 % des recrutements industriels sont jugés difficiles, signe d’une pénurie structurelle de compétences. Ce déficit frappe autant les zones du sillon lorrain que les bassins de Champagne ou de Haute-Marne.
Dans la plaine d’Alsace, la pression demeure forte : les sous-traitants pharmaceutiques autour de Strasbourg confirment un besoin accru d’opérateurs et de techniciens, tandis que les lignes de conditionnement dans le Haut-Rhin continuent de recruter malgré un marché tendu. " Les entreprises n’annulent pas leurs besoins, elles les hiérarchisent ", observe Frédéric Créplet, directeur général d’E’nergys Group et coprésident du Club des ETI Grand Est, soulignant la volonté de sécuriser les compétences critiques.
Des filières qui persistent dans un paysage transformé
Dans le sillage des chocs énergétiques et de la concurrence, plusieurs filières emblématiques du Grand Est subissent des mutations. L’agroalimentaire, historiquement présent en Champagne ou en Lorraine, voit ses effectifs légèrement reculer (–1,6 % en 2024). Les industriels laitiers vosgiens ont dû absorber la hausse des intrants, tandis que l’embouteillage dans la Marne modernise ses installations pour contenir les coûts énergétiques.
À l’inverse, les segments techniques — équipement électrique, électronique, machines — conservent un dynamisme relatif et figurent parmi les seuls à anticiper une hausse du chiffre d’affaires en 2025 (+ 6,1 %). Cette résilience repose sur la transition énergétique et sur le repositionnement vers des marchés industriels jugés stratégiques à l’échelle européenne.
Dans plusieurs entreprises, cette transition devient un levier de compétitivité à part entière. Chez Quiri, à Duttlenheim, elle s’est traduite par des investissements concrets. " Entre 2022 et 2025, nous avons réduit notre empreinte carbone de 40 % grâce à l’isolation, aux panneaux solaires et aux économies d’eau. Le nouveau bâtiment est aux dernières normes ", souligne, en décembre 2025, Fabrice Urban, PDG de Quiri, pour qui " l’industrie est la solution ", à la fois en matière d’emplois, de nouveaux marchés et d’accélération de la transition écologique.
Cette logique se retrouve également dans l’industrie lourde. " Nous devons agir sur nos achats pour atteindre nos objectifs climatiques ", rappelait Boris Azimi, directeur général d’Eiffage Métal France, lors de la signature d’un partenariat autour de l’acier bas carbone (septembre 2025), en mettant en valeur la décarbonation comme un critère industriel structurant.
Ces contrastes montrent que le Grand Est n’évolue plus selon une logique mono-filière, mais selon un modèle hybride : certaines activités traditionnelles reculent, tandis que d’autres, tournées vers la transition énergétique et la haute technologie, se renforcent.
Vers une recomposition de l’industrie régionale
Les données récentes invitent ainsi à nuancer l’idée d’un effondrement. L’industrie du Grand Est ne disparaît pas : elle se transforme. La stabilité globale de l’emploi salarié début 2025, combinée au maintien de la demande en compétences, suggère une capacité d’adaptation réelle.
Mais cette transition n’est pas sans risques. La baisse tendancielle des effectifs industriels sur longue période (–9,8 % entre 2012 et 2022) rappelle le caractère structurel de la désindustrialisation, susceptible de s’accentuer si certaines filières ne parviennent pas à se repositionner.
Plus qu’une relance, le moment actuel s’apparente à un tri industriel : les investissements se maintiennent, mais deviennent plus sélectifs ; l’emploi se stabilise, mais se recompose ; la transition énergétique agit à la fois comme contrainte et comme filtre. La trajectoire du Grand Est dépend désormais de sa capacité à ancrer durablement valeur ajoutée, compétences et décisions industrielles sur son territoire.