Quel est votre regard sur le contexte géopolitique du moment, notamment face à la guerre en Iran, son impact sur l’économie en France et le pouvoir d’achat face à la hausse des carburants ?
Daniel Baal : Les tensions géopolitiques alimentent un climat d’incertitude. Elles se traduisent par l’augmentation des prix du pétrole, à la fois sur les marchés et à la pompe. Si le choc continue et qu’il se traduit par un retour de l’inflation, les taux pourraient alors progresser. Le cas échéant, nous ferons de notre mieux pour amortir le choc, mais il ne sera profitable ni pour l’activité des banques, ni pour les financements des entreprises ou des ménages.
Anticipez-vous déjà les conséquences de ces hausses de taux ?
Maurice Zirnhelt : Bien sûr, c’est notre rôle de banque d’anticiper. Mais si le choc reste temporaire, la Banque centrale européenne n’aura pas besoin d’intervenir. Ce scénario n’est pas à exclure. Nous avons déjà eu une bonne nouvelle le 30 avril dernier, lorsque la BCE a décidé d’attendre et de ne pas augmenter tout de suite ses taux directeurs.
Au-delà de la flambée du pétrole et du gaz, c’est ce mécanisme lié à l’incertitude que vous voyez déjà à l’œuvre dans le tissu économique ?
Maurice Zirnhelt : Le manque de confiance n’est bon pour personne, ni pour les ménages, ni pour les entreprises. Si certains projets sont retardés, les chefs d’entreprise tiennent la barre avec leurs salariés. À l’incertitude, y compris politique ou fiscale, ils opposent leur résilience. Et au-delà, le grand public, les consommateurs, nos clients particuliers sont dans cette même incertitude. Alors ils économisent, et certains secteurs souffrent. Nos restaurateurs, par exemple, sont en difficulté parce que la hausse des prix des carburants oblige certains ménages à réduire leurs dépenses.
Et l’année 2025 a permis de montrer que la baisse des taux permet de relancer quasi immédiatement certains marchés, notamment l’immobilier…
Maurice Zirnhelt : Avant la guerre en Iran, nous étions dans une situation bien plus favorable, avec une inflation maîtrisée à moins de 1 %. Elle était propice à tout le monde, les banques, les entreprises et les particuliers. Aujourd’hui, tout est remis en cause.
Quel est votre regard sur la proposition de loi visant à doter l’Alsace de compétences régionales susceptibles d’acter à terme sa sortie de la Région Grand Est ?
Daniel Baal : Le vrai sujet serait de faire un bilan de la réforme des grandes régions. Les objectifs attendus ont-ils été atteints, notamment en termes d’efficacité et de coûts, tant pour l’État que pour les collectivités ? Chacun voit bien que notre système est un millefeuille : la commune, la communauté de communes, le département, la région, l’État. Si nous prenons l’éducation, l’école est de la compétence de la commune, le collège du département, le lycée de la région, l’université de l’État. On peut difficilement faire plus compliqué. Lors de la création des grandes régions, l’objectif était de suivre l’exemple de l’Allemagne. Mais l’Allemagne est un pays fédéral, avec des Länder qui ont de vastes compétences que n’ont évidemment pas les régions françaises. Pour revenir à l’Alsace, sans entrer dans le débat politicien, étant moi-même Alsacien, je pense que l’Alsace et les Alsaciens ont loupé le coche en 2013 (avec le référendum sur la Collectivité territoriale d’Alsace, NDLR). Les Alsaciens avaient la possibilité de choisir leur destin. Nous ne l’avons pas fait. À l’époque de ce référendum sur le Conseil unique d’Alsace, les enjeux avaient été mal expliqués. Beaucoup de gens n’avaient pas compris.
Comment se déroule votre développement en Allemagne, notamment autour de la bancassurance, un an après l’acquisition d’OLB ?
Daniel Baal : Nous sommes en pleine phase d’intégration d’OLB dans notre groupe, et l’intégration se passe dans de bonnes conditions. Cela correspond à nos attentes, et nous permettra d’élargir fortement notre activité en Allemagne, qui est vraiment un marché porteur. C’est la première économie européenne.
Avez-vous d’autres pistes pour continuer ce développement à l’international ?
Daniel Baal : Nous continuons bien sûr à être très attentifs au marché en Allemagne, mais aussi en Europe. Si nous sommes fiers d’être la plus française des banques françaises, notre objectif est de diversifier davantage nos sources de revenus entre la France et l’étranger, notamment dans la zone euro. Mais nous voyons également plus loin. Aujourd’hui, 60 % de la croissance mondiale est créée en Asie-Pacifique. C’est la raison pour laquelle nous prévoyons d’ouvrir une succursale de notre filiale, le CIC, à Sydney.
Quelles sont les échéances ?
Daniel Baal : Les démarches sont en cours, le temps d’obtenir les autorisations des superviseurs locaux. Nous opérons déjà en Australie depuis Singapour, mais nous ne pouvons aujourd’hui pas collecter de dépôts. C’est la raison pour laquelle nous ouvrons une succursale, pour avoir une activité pleine de banque, à savoir collecter des ressources et accorder des crédits.
"Les banques françaises seront des acteurs de la consolidation européenne"
Le moment est-il favorable à la création de grands acteurs bancaires, forts à l’échelle de toute la zone euro ?
Daniel Baal : On ne le dit pas assez, mais notre pays a la chance d’être dotée d’un secteur bancaire puissant à l’échelle européenne. Les banques françaises seront des acteurs de la consolidation européenne. Cinquième groupe bancaire français, nous sommes le neuvième groupe européen. Hors de nos frontières, et notamment en Allemagne, il existe beaucoup de banques de taille plus modeste. Des opérations sont donc possibles. Parce que chacun comprend que le secteur financier est un atout de souveraineté, ces opérations demeurent complexes tant au niveau politique que réglementaire. On dit qu’aujourd’hui il y a un système de supervision unique en Europe, sous l’égide de la Banque centrale européenne, mais malgré tout, les superviseurs locaux continuent à avoir leurs propres exigences.
Vous avez lancé en 2024 le plan stratégique du Crédit Mutuel l’Alliance Fédérale qui s’achèvera l’an prochain. L’ambition était d’atteindre les 19 milliards d’euros de produit net bancaire, pour un résultat net de 5 milliards d’euros. Est-ce que ces objectifs sont toujours atteignables ?
Daniel Baal : Les objectifs n’ont pas changé. À mi-parcours, nous sommes sur la bonne trajectoire grâce à l’engagement de nos équipes sur le terrain.
Maurice Zirnhelt : Pour la Fédération Centre Est Europe, notre résultat en 2025 est en hausse de 23 %, avec près de 290 millions d’euros. S’il n’y avait pas eu la crise du détroit d’Ormuz, nous pouvions raisonnablement penser que cette année, nous aurions fait une très belle année en termes de développement et de rentabilité. Maintenant, la conjoncture nous amène à être prudent.
Est-ce que cette prudence est de nature à redéfinir les contours du prochain plan stratégique que vous allez déployer ?
Daniel Baal : Nous aurons à y réfléchir à compter de cet automne. Notre mantra est simple : continuer à nous développer, et continuer d’assumer notre différence. C’est la clé de toutes nos réussites depuis la création du groupe.
"Personne ne conteste l’essor des banques en ligne, mais le phénomène le plus marquant est celui de la multibancarisation"
Comment le Crédit Mutuel peut-il réussir à faire le grand écart entre la proximité dans ses agences et la nouvelle génération qui a basculé sur les outils numériques ?
Maurice Zirnhelt : La réalité est plus nuancée. Personne ne conteste l’essor des banques en ligne, mais le phénomène le plus marquant est celui de la multibancarisation. Rare sont les Français qui sont exclusivement client d’une banque en ligne. Parce qu’une banque en ligne, qui attire par une certaine illusion de la gratuité, ne répond que partiellement aux besoins des clients. En réalité, autant pour les projets les plus complexes qui engagent leurs projets de vie que pour les petites inquiétudes du quotidien, les consommateurs sont bien contents de retrouver quelqu’un à qui parler. Et chez nous, ce quelqu’un les connaît et les conseille au mieux de leurs intérêts parce qu’il n’est pas rémunéré à la vente. C’est ce qui fait de nous un tiers de confiance. C’est ce qui explique la réussite du Crédit Mutuel, ici au Crédit Mutuel Centre Est Europe tout particulièrement. Notre modèle est beaucoup plus pérenne qu’il n’y paraît. Ceux qui imaginent la disparition du réseau tel qu’on le connaît aujourd’hui se trompent. Bien sûr, il y aura des adaptations, mais depuis que je suis entré dans la banque, nous nous sommes toujours adaptés au comportement de nos clients et de la société.
Quand on dit "adaptation", faut-il comprendre fermeture d’agences ?
Daniel Baal : Adapter le réseau, c’est renforcer l’efficacité de nos points de vente. La proximité est un atout de notre groupe, et pour la valoriser pleinement, nos salariés doivent être intégrés dans des équipes de taille suffisante. Cela leur permet de progresser accompagné par leur manager. Adapter le réseau, c’est aussi adopter des parcours "full digital". Nos clients peuvent gérer toutes leurs opérations bancaires 24/7, mais il faut également leur permettre de souscrire des produits en toute autonomie. Vous le voyez, il ne s’agit pas d’opposer digital et réseau physique. L’un et l’autre se renforcent. Nous en sommes convaincus, c’est un pari gagnant.
Maurice Zirnhelt : Les premiers résultats sont là. Parce que nous sommes fort tant dans le monde réel que le monde digital, nous sommes encore en conquête de clientèle, y compris en Alsace et en Lorraine où nous sommes déjà loin devant la concurrence. La démographie étant ce qu’elle est, on pourrait imaginer le contraire, mais nous continuons aujourd’hui encore à gagner de la clientèle.
Mais pour répondre aux exigences de vos clients sur le numérique, il faut aussi investir lourdement…
Daniel Baal : Tout à fait, mais nous partons d’une base extrêmement solide. Notre filiale informatique, Euro-Information est reconnue par ses pairs pour son savoir-faire. Avec nos 5 000 informaticiens, dont une bonne partie basée au Wacken à Strasbourg, qui travaillent sur ce sujet. Dans un monde où le risque cyber prospère et où la souveraineté est plus que jamais numérique, nous avons fait le choix de nous démarquer de beaucoup de banques : nos solutions sont développées par nos équipes sur des logiciels dont nous sommes propriétaires. Et toutes nos données sont stockées chez nous, sur des datacenters situés en France. Nous venons d’ailleurs de déménager les données de notre datacenter de Strasbourg vers deux nouveaux datacenters que nous venons d’ouvrir en Bourgogne. Pour être dans une zone plus protégée et notamment sortir de la zone sismique dans laquelle nous nous trouvons en Alsace. Pour ces deux datacenters, nous sommes sur un investissement de 230 millions d’euros.
Quelle est votre position sur les outils d’intelligence artificielle au sein de la banque ?
Daniel Baal : Nous investissons dans l’IA pour mieux accompagner nos salariés et pas pour les remplacer. Notre position est très claire. Il faut donc renforcer leur formation. Ces outils leur permettront d’être plus efficaces, plus rapides, plus innovants, mais surtout pour être au service de leurs clients.
Qu’est-ce qui vous a conduit à investir dans une start-up du nouveau nucléaire comme Jimmy ?
Daniel Baal : Dans le cadre de notre dividende sociétal, nous recherchons des structures qui puissent contribuer à la réduction significative de l’empreinte carbone. Jimmy est une entreprise qui développe un mini-réacteur nucléaire, ce qui représentera demain une technologie extrêmement importante, qui pourra être installée un peu partout sur les territoires. Nous avons fait le choix d’investir, à hauteur de 20 millions d’euros, sur un tour de table de 80 millions d’euros.
Et pour le spécialiste des économies d’énergie, Hellio Solutions, quelle a été la thèse d’investissement ?
Maurice Zirnhelt : Nous sommes en train de finaliser l’acquisition de la totalité des activités françaises d’Hellio. L’enjeu est de répondre aux besoins de nos clients, mais aussi de fournir des solutions à nos conseillers sur la rénovation énergétique. Par exemple, nous ne sommes pas structurés pour répondre aux besoins des syndics de copropriété qui ont de gros programmes de rénovation d’immeuble. Souvent, le syndic souscrit un crédit pour l’ensemble des copropriétaires. Cela, très peu de banques sont capables de le faire. Et à travers l’acquisition d’Hellio, cela nous permettra d’être très présents sur ce marché en fort développement.
Combien avez-vous investi au titre du dividende sociétal ?
Daniel Baal : Engagé dans notre exigeante démarche d’entreprise à mission, notre dividende sociétal a atteint un record de 633 millions en 2026, soit au total plus de 2,3 milliards d’euros depuis 2023. Au-delà de nos investissements dans des entreprises qui proposent des solutions de rupture face au défi du changement climatique et d’offres inclusives pour nos clients, nous sommes le premier mécène privé de France. Notre soutien au monde associatif est naturel au Crédit Mutuel, notamment auprès des petites associations sportives, culturelles, de solidarité locale, d’inclusion locale. À titre d’exemple, en Alsace, le Crédit Mutuel est partenaire de la Coupe du Crédit Mutuel de football depuis plus de 60 ans sans interruption.