Corinne Pradal, vous dirigez Kiplay, basé Saint-Pierre-d’Entremont (Orne), une PME familiale de 50 salariés (10,5 M€ de CA en 2024), qui fabrique depuis 1921 des vêtements de travail. Comment observez-vous l’implantation de Shein dans des magasins physiques à Paris et dans d’autres villes ?
C’est catastrophique pour nous, les industriels qui défendons le made in France, qui nous battons pour maintenir nos entreprises. Shein fabrique des produits bas de gamme, dans le non-respect de la législation française et des conditions de travail telles qu’elles sont appliquées en France, c’est de la concurrence déloyale. De plus, il ne s’agit pas d’une fabrication responsable. Kiplay est adhérent au pacte mondial de l’ONU pour le réseau France (lancée en 2003, la plus grande initiative internationale de développement durable et de responsabilité sociétale des entreprises NDLR), nous avons de très forts engagements d’écoresponsabilité par rapport à la mise sur le marché de nos vêtements.
Pensez-vous des mesures prises par le gouvernement (contrôle douanier sur 200 000 colis le 6 novembre, enquête judiciaire sur les poupées pédopornographiques, suspension de la plateforme sous réserve de mise en conformité des produits, enquête européenne sur les pratiques de la plateforme, taxation de petits colis envoyés via la plateforme) sont suffisantes ?
C’est déjà pas mal, mais n’est-ce pas seulement un "coup" marketing devant les caméras ? Les fabricants français subissent souvent des contrôles. Le poids des normes est assez lourd. Même si on demande à Shein de se mettre en conformité avec la réglementation française, notre pays est complètement impuissant quant aux conditions de travail sur place. Quant aux matières utilisées, les normes françaises imposent, entre autres, des tests en laboratoires, tandis que Shein n’affiche rien concernant la toxicité de ses produits.
Comprenez-vous le consommateur de Shein ?
Oui, certains vivent dans des conditions économiques difficiles. Beaucoup de gens ont du mal à boucler les fins de mois et regardent d’abord leur pouvoir d’achat. À nous, en France, de taxer davantage les exportations et reverser ces taxes aux entreprises françaises et à ceux qui se battent. Kiplay existe depuis plus de 100 ans, nous sommes soutenus, mais j’aimerais être encore plus soutenue.
La clientèle de Shein n’est pas celle qui va acheter des produits aux prix inabordables pour elle. Shein nuit-elle vraiment à la filière textile française ?
Cet acteur va forcément nuire, parce que le consommateur ne va pas comprendre pourquoi un certain vêtement se vend à 6 € sur Shein et plus cher chez un fabricant français. Ça donne l’image d’un fabricant qui semble avoir énormément de bénéfices, sans comprendre cet écart de prix. C’est là que réside toute la problématique : on peut avoir une image négative de nos entreprises françaises, puisque Shein propose des produits moins cher, sans supporter les mêmes taxes, ni les mêmes charges sociales. Qui font-ils travailler et quid de la toxicité de leurs produits ? On n’est pas rassurés par rapport à cela.
Comment pouvez-vous lutter face à cette entreprise au modèle économique radicalement différent de celui des entreprises françaises ?Il faut commencer par la taxer et la taxer plus. Notre économie est mondialisée, on n’empêchera pas ce type de marché, mais au moins la France récupérera quelque chose. On doit commencer par les taxer et leur imposer de respecter nos normes, avec des certificats européens. Pourquoi ne pas exiger que Shein soumette ses produits aux laboratoires de l’Institut Français du Textile et de l’Habillement (IFTH) ?
Quels autres moyens peuvent être mis en œuvre pour valoriser la filière du textile français ?
Nous médiatiser davantage, mettre nos entreprises en avant, les PME comme les grandes entreprises. Qu’on vienne nous voir, qu’on nous mette en avant dans les médias, comme on a vu partout les contrôles douaniers. J’aimerais que les politiques viennent chez nous avec la même couverture médiatique pour montrer les pépites françaises. Parce qu’au-delà de Shein, on propose de l’authenticité. Derrière cette authenticité, il y a des hommes et des femmes de valeur qu’il faut aussi mettre en valeur.