C’est une usine de 7 500 m2 unique au monde, élément clé d’une chaîne de production nationale, que va construire à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne) Orano Med, filiale médicale du groupe Orano (15 500 salariés, 5,3 Md€ de CA en 2024), spécialiste de l’énergie nucléaire. 250 millions d’euros ont été mis sur la table pour industrialiser la fabrication du Thorium-228, isotope radioactif dont est extrait le plomb-212, métal rare utilisé dans la fabrication de médicaments de radiothérapie ciblée contre le cancer. Censée ouvrir en 2027, cette usine doit produire 100 000 doses de médicaments par an à horizon 2034.
La santé, pilier économique régional
Ce projet, de par son ambition, vient renforcer l’un des piliers de l’économie régionale : la filière santé, et plus particulièrement l’industrie des produits pharmaceutiques, troisième exportatrice de Nouvelle-Aquitaine (1,6 Md€ en 2024 selon les douanes) derrière les boissons et les produits agricoles. Fortes de 22 000 emplois directs, les industries régionales de la santé (pharmaceutique, dispositifs médicaux, diagnostic, instrumentation médicale, santé numérique) sont un maillon essentiel d’une filière qui pèse 15 % de l’emploi salarié de la région. La production pharmaceutique régionale, elle, regroupe un peu plus de 4 000 salariés (en 7e position des régions françaises), soit 4,1 % de l’effectif salarial français du secteur selon le Leem (Les Entreprises du médicament), principal syndicat professionnel français du milieu pharmaceutique.
L'investissement d'Orano Med est loin d’être la seule preuve d’une attirance certaine des entreprises pour le tissu local. À Mourenx (Pyrénées-Atlantiques), le groupe pharmaceutique franco-allemand Axplora (2 400 salariés, 500 M€ de CA en 2022) investit plus de 50 millions d’euros pour pouvoir purifier le principe actif d’un médicament contre les maladies cardiovasculaires. La précommercialisation est prévue en 2026 et le site veut déjà démultiplier ses capacités de production.
À Guéret (Creuse) Centre Lab (40 salariés, 5 M€ de CA), fabricant de principes actifs principalement dédiés aux préparations hospitalières, investit près de 14 millions d’euros pour se doter en 2026 de nouveaux laboratoires de microbiologie et de R & D et de nouvelles chaînes de production. Il souhaite quasiment quadrupler la surface du site, doubler son effectif et tripler son chiffre d’affaires d’ici à 2030.
Un écosystème fort mais "très éclaté"
Pour attirer et maintenir ces projets d’envergure, la plus grande région de France déploie une feuille de route régionale 2023-2028 de la filière santé, au sein de laquelle "fabriquer les médicaments et dispositifs médicaux" localement pour "maintenir son leadership d’innovation" reste l’un des objectifs majeurs.
En 2023, elle y a consacré 17 millions d’euros pour soutenir 77 entreprises dont 25 industriels et 19 start-up. Plus globalement, elle subventionne les sociétés du secteur à la hauteur d’une dizaine de millions d’euros par an en moyenne. "On cherche à créer les conditions pour qu’un écosystème fonctionne et à rester attractifs pour proposer un terreau favorable liant des univers qui se croisent assez peu", résume Philippe Nauche, vice-président de la Région Nouvelle-Aquitaine en charge de la santé, en citant le développement de l’interdisciplinarité comme l’un des éléments clés de cette stratégie, notamment en soutenant de nombreux programmes de recherche.
"On veut être une sorte d’incubateur, en somme", poursuit-il. "Tout l’enjeu est de pouvoir utiliser nos forces pour devenir plus puissants", abonde David Boucard, directeur général d’Allis Nouvelle-Aquitaine, cluster régional d’innovation en santé chargé de les fédérer. "Nous bénéficions d’un tissu hospitalier très dense et de grande qualité, d’un bon maillage et d’une excellence reconnue dans certaines disciplines, comme l’oncologie", affirme notamment Philippe Lamoureux, président d’Allis.
Il évoque ainsi l’une des principales forces d’un écosystème solide aux nombreux acteurs mais qui reste encore "très éclaté" pour David Boucard. "C’est comme les débuts d’une peinture impressionniste : on a plein de points mais en s’éloignant, on n’a pas encore d’image globale", abonde Philippe Nauche.
Né en 2021, Allis NA tente ainsi d’être le bras armé d’un territoire régional aux spécialités variées, de la pédiatrie à La Rochelle à la médecine réparatrice à Poitiers en passant par le bien-vieillir à Limoges. Avec ses travaux, il cherche indirectement à renforcer un secteur aux forts enjeux de souveraineté industrielle, une problématique "nécessairement Européenne" pour Philippe Nauche, l’Inde et la Chine étant déjà leaders mondiaux en fabrication de principes actifs.
Vers une relocalisation du paracétamol
Si le Covid s’est chargé d’accélérer la prise de conscience d'une dépendance envers l'importation, la relocalisation de la fabrication de certaines molécules centrales pour la souveraineté sanitaire française fait l’objet d’une bataille féroce. Bataille à laquelle participent certains des acteurs régionaux les plus importants du secteur.
Près d’Agen, le plus grand employeur privé du Lot-et-Garonne n’est autre que le laboratoire Upsa (1 954 salariés, 504 M€ de CA), qui fabrique du paracétamol, notamment l’Efferalgan et le Dafalgan, qui figurent dans le top 3 des médicaments les plus prescrits en France derrière le Doliprane de Sanofi. Upsa use régulièrement de son influence pour dénoncer le prix trop bas du paracétamol, pour lequel elle a négocié avec le gouvernement une stabilité tarifaire en novembre 2024. Le laboratoire milite pour mieux valoriser ses efforts sur le "Made in France" et les conditions environnementales de production de son paracétamol. Un médicament "mature", dont l'État fix, via le Comité économique des produits de santé, un tarif dénoncé par les industriels, qui déplorent un manque de compétitivité.
En parallèle, Upsa finance des projets industriels, soutenus par France 2030 pour "accélérer la relocalisation des médicaments essentiels". Se fournissant en principes actifs "essentiellement en Inde, en Chine et aux États-Unis", il est ainsi entré au capital de la start-up toulousaine Ipsophene, qui souhaite fabriquer 3 400 tonnes annuelles du principe actif du paracétamol en France dès 2026. Il a aussi investi, comme Sanofi, dans le projet d’usine de Seqens (3 315 salariés, plus de 1 Md€ de CA en 2023), qui veut en refabriquer 15 000 tonnes par an, quinze ans après une délocalisation en Chine. Derrière ces participations, le laboratoire agenais cherche à s’approvisionner intégralement en France pour fabriquer le paracétamol vendu sur son marché domestique.
"Ne pas aggraver la situation"
La Nouvelle-Aquitaine s’est réemparée de la question de la souveraineté industrielle à son échelle, avant que les guerres commerciales ne viennent encore décupler les investissements outre-Atlantique. "On a laissé partir beaucoup de choses, il faut essayer de ne pas aggraver la situation. Cette question de souveraineté se pose avec bien plus d’acuité qu’il y a cinq ans", assure, sur un ton alarmiste, Bernard Bégaud.
Ce professeur de pharmacologie à l’Université de Bordeaux a co-piloté en 2020 un groupe de travail pluridisciplinaire centré sur la relocalisation régionale des activités de l’industrie pharmaceutique. Ce travail fondateur a été motivé par la prise de conscience, accélérée par l’épidémie de Covid, de la dépendance française et européenne en matière d’approvisionnement de principes actifs. Il a notamment conclu au besoin de maintenir un tissu industriel local plutôt que de s’accrocher à tout prix au mirage d’une relocalisation massive. Et a réaffirmé le besoin accru de soutenir les "opportunités heureuses" d'investissements locaux.
"Cette question de souveraineté se pose avec bien plus d’acuité qu’il y a cinq ans."
Car le secteur n’échappe pas aux déconvenues, fermetures de sites et restructurations. L’une d’entre elles se joue en ce moment pour 101 salariés sur les 450 que compte le site girondin de Martillac. Depuis 38 ans, la multinationale allemande Merck (62 550 salariés, 21,2 Md€ de CA) l'exploite dans le développement de principes actifs et de molécules biologiques utilisés dans les traitements en oncologie.
Merck est entré en janvier en négociation avec le groupe américain AbbVie pour lui céder le site et l’activité Life Science. Il souhaite aussi y stopper son activité Healthcare (fabrication de médicaments en sous-traitance) face à une absence de nouveaux contrats. Un sacré revers pour l'industriel, qui avait pourtant annoncé quatre ans plus tôt investir 175 millions d’euros en France dont 50 millions à Martillac, notamment pour produire des anticorps monoclonaux, utilisés dans les traitements contre les maladies auto-immunes et certains cancers et pour lesquels la France dépend en grande majorité d’une production étrangère.
Cette dépendance va bien au-delà de ces anticorps spécifiques : en 2024, une étude du Leem soulignait que sur les 508 médicaments autorisés en Europe entre 2017 et 2022, seulement 48 étaient fabriqués en France contre 122 en Allemagne ou 53 chez nos voisins espagnols. "On constate que la France met surtout l’accent sur la production de médicaments princeps (médicament original protégé par un brevet, NDLR), soulevant ainsi des interrogations quant à sa souveraineté dans le domaine des innovations biotechnologiques", soulignait encore le syndicat.
Fédérer les biotechs
C’est précisément sur ce secteur clé et hautement stratégique que se concentre l’attention de la Nouvelle-Aquitaine, la mission entamée en 2020 ayant aussi souligné l’importance de "soutenir les activités en croissance", en se concentrant notamment sur les biotechs et la production de biomédicaments.
Derrière cette bataille, une obsession : stimuler l’innovation pour entamer des sauts technologiques capables de rendre l’industrie pharmaceutique plus vertueuse — et donc compétitive — que ses lointaines voisines. "Les fabrications chinoises et indiennes sont très complexes et polluantes. Elles pourraient être assurées par des procédés innovants qui permettraient de produire de manière beaucoup plus propre", assure Bernard Bégaud.
La région Nouvelle-Aquitaine finance d’ailleurs assez largement l’émergence d’une filière de recherche universitaire forte sur le sujet : citons notamment les travaux de l’Ecole nationale supérieure de technologie des biomolécules de Bordeaux, au sein de laquelle "un groupe de travail réfléchit à la possibilité de chaînes de synthèses et de précurseurs qui seraient prêts à être lancés pour aboutir à des principes actifs", précise encore le professeur en pharmacologie.
Soutien européen et transformation
Au-delà même de la recherche, la Région soutient assez largement les sociétés qui en sont souvent issues, dont certaines montent en puissance. Treefrog Therapeutics, spécialiste girondin de la thérapie cellulaire, a ainsi obtenu en juin un financement de 30 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement pour mener à bien son programme d’essais cliniques sur la maladie de Parkinson. "C’est aussi pour éviter de les voir partir à Boston" glisse David Boucard, rappelant l’énorme contrat de licence signé par Treefrog en 2024 avec l’américain Vertex.
Entre temps, la société a annoncé un plan de sauvegarde de l'emploi dans l'objectif de réduire ses effectifs "d'environ 20%" face à des "turbulences financieres" dans le marché de la thérapie cellulaire.
La renaissance de l’américain Catalent à Limoges est aussi citée en exemple lorsqu’on parle de biomédicament, le façonnier en ayant fait son "centre européen" dans le domaine. Passant de l’aval de la production pharmaceutique à l’amont, ce spécialiste du remplissage de seringues en milieu stérile a bouclé en 2023 un programme de reconversion et investi plus de 30 millions d’euros pour construire sur place un centre de développement biopharmaceutique, doté de lignes de remplissage, de finition et de conditionnement. L’objectif affiché de l’investissement, qui a généré 80 embauches : "soutenir le développement de médicaments biologiques commerciaux en phase précoce et à petite échelle, et offrir aux clients des services intégrés pour accélérer les programmes vers et pendant la phase clinique, et enfin jusqu’à la commercialisation".
"Jouer le match"
Question relocalisation, reste-t-il encore des raisons d'espérer ? Dans le baromètre annuel du Leem paru en juin, la part des directions de laboratoires jugeant le niveau d’attractivité français défavorable pour le secteur est en forte hausse : 92 % contre 77 % en 2022. Pourtant, Si 64 % des dirigeants interrogés envisagent de ne pas investir en France dans les trois prochaines années, le rapport pointe toutefois une augmentation de 38 % des investissements dans la production industrielle en 2024 (2,8 Md€).
Dans ce contexte, la région semble vouloir, plus encore que "sauver ce qui reste", parier sur un avenir à long terme pour tirer son épingle du jeu. Elle s'y emploie, enfin, en soutenant les programmes de recherche et la montée en puissance des start-up prometteuses du secteur. Elle tente, enfin, de conforter le tissu industriel local autour d’une santé plus "durable", en concordance avec sa stratégie environnementale "Néo-Terra", qui régie toutes ses politiques publiques. En clair : elle veut gagner la partie. "Il est certain que nous n’avons pas la masse critique de Rhône-Alpes ou d’Île-de-France", conclut Philippe Lamoureux, "mais on fait partie des régions qui jouent le match".
Utiliser les ressources naturelles pour fabriquer de nouveaux médicaments
Parmi les objectifs de la feuille de route santé, l'un d'entre eux a plus d'importance que les autres : le biosourcing. Autrement dit : trouver dans les ressources naturelles abondantes de la Nouvelle-Aquitaine des moyens de créer de nouveaux produits.
La collectivité souhaite, en filigrane, renforcer le terreau favorable pour attirer les biotechs, pour lesquelles elle souhaite créer un campus régional. Et contribuer, au travers de ces exploitations de ressources locales, à la sécurisation des approvisionnements, élément clé dans cette course à la souveraineté. La "première région agricole et forestière" de France espère ainsi en valoriser les co-produits, essentiellement agricoles.
C'est dans ce sens qu'elle a clôturé en juin dernier les candidatures pour un appel à manifestation d'intérêt, baptisé "VALCOBIO", pour "valoriser des co-produits issus de la biomasse". Si ce dernier souhaite faire de la cosmétique une "filière pilote" en la matière, le secteur voisin des industries de santé (médicaments, dispositifs médicaux, biotech) est lui aussi prioritairement visé pour développer "des ingrédients actifs et fonctionnels, matériaux et emballages". Divisé en deux parcours, menant à des études de caractérisation et de faisabilité, l'AMI cherche à "aider des industriels à améliorer la connaissance des coproduits qu'ils envisagent de valoriser" et démocratiser leur usage.
Le champ visé est large, tout comme les éventuels fournisseurs de coproduits : fournisseurs issus des mondes agricoles et agroalimentaires, viticoles, sylvicoles ou marins sont cités. "Demain, ces ressources pourraient être les principes actifs de futurs médicaments", résume Philippe Nauche. Si les perspectives sont prometteuses, ce premier dispositif doit aboutir à des financements votés à l'automne prochain.