Elles se doivent beaucoup l’une à l’autre, la petite commune La Roche-Posay, 1 500 habitants, et la marque mondialement connue aux 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Depuis 50 ans, leur destin est lié. L’usine historique demeure le cœur du réacteur productif, au plus près de la source d’eau thermale qui a fait sa réputation. Le site de 7000 m2, qui a vécu 11 agrandissements en un demi-siècle, vient encore de se réorganiser pour accueillir deux nouvelles lignes de conditionnement fin 2025 et une troisième début 2026. Ainsi paré, il sera en capacité de produire 1 million de produits par jour.
L’eau thermale, ingrédient clé
Le Dr René Levayer aurait-il imaginé pareil destin ? C’est ce pharmacien originaire du Havre qui a créé en 1975 La Roche-Posay Laboratoire pharmaceutique (qui deviendra Laboratoire Dermatologique en 2010). Il associe son savoir à la SA Produits dermiques de La Roche-Posay qu’il a rachetée en 1970. Fondée en 1935, cette petite société commercialisait des produits de soin post-cure à base d’eau thermale (savons, sels de bains…). Les bienfaits thérapeutiques de l’eau thermale de La Roche-Posay étaient déjà réputés, la source a été officiellement reconnue d’utilité publique dès 1897. Sa forte teneur en calcium et en sélénium notamment, un oligo-élément, lui confère des propriétés anti-inflammatoires, antioxydantes et apaisantes. L’eau est d’ailleurs si riche qu’elle n’est plus consommable que sur ordonnance, ce qui a motivé la fermeture de l’unique fontaine en libre-service dans la ville en 2021.
En fondant la marque, René Levayer se dote d’une usine digne de ce nom, inaugurée en 1976. Il y transfère la production demeurée jusqu’alors très artisanale et réalisée en centre-ville. Il entame un déploiement à l’international. La grande innovation de René Levayer a été de s’appuyer sur les dermatologues, qu’il a démarchés tant pour développer ses produits que les faire connaître, accentuant leur dimension thérapeutique.
Le concours des dermatologues
C’est encore toute la singularité de La Roche-Posay aujourd’hui, présentée comme "la marque des peaux sensibles" et considérée comme la plus "médicale" du groupe L’Oréal. "Nous nous considérons comme une marque de santé publique, explique Alexandra Reni-Catherine, directrice de la marque. Nous ne travaillons pas de la même manière pour La Roche-Posay (comparé aux autres marques de la division Beauté dermatologique de L’Oréal, exception faite de l’américaine Céravé, NDLR) : la recherche et le développement se font main dans la main avec des professionnels de santé, dermatologues, oncologues, pédiatres notamment, ainsi qu’avec les associations de patients. Le principe étant de ne créer un produit que pour répondre à une problématique de peau (acné, psoriasis, sensibilité…), pour accompagner un traitement dermatologique et contribuer à son efficacité", le statut demeurant "cosmétique".
Quant à la distribution, elle s’appuie toujours largement sur les professionnels : "LRP est la marque la plus prescrite au monde par les dermatologues, actuellement par plus de 100 000, affirme la directrice. Beaucoup d’entre eux portent notre parole via les réseaux sociaux, ce qui assoit notre crédibilité. Nous visitons toujours beaucoup les professionnels, les hôpitaux, maternités, sommes présents dans les congrès, etc."
Rachat par L’Oréal
Au décès du pharmacien en 1989, La Roche-Posay réalise 18 millions d’euros de chiffre d’affaires. L’Oréal rachète la marque "qui possédait un fort potentiel". Elle mettra 30 ans à franchir le cap du milliard, pour en atteindre le triple aujourd’hui. Le groupe ôte du site historique la R & D, qu’il déplace à Chevilly-Larue (Île-de-France), le grand centre de recherche de L’Oréal. Le site de la Vienne conserve la production, qui elle-même est étendue à d’autres continents au gré des années "pour une meilleure réactivité et distribution". Mais la majorité reste fabriquée en France, en très grande partie dans l’usine historique et un peu à Vichy, assure le groupe.
"Une partie du catalogue n’est pas délocalisable en raison de la proximité de la source d’eau thermale", explique Alexandra Reni-Catherine. Nous ne délocalisons que les produits où l’eau thermale est moins concentrée, et nous la reconstituons." A La Roche-Posay, l’eau de la source est pompée via neuf forages dans la commune et livrée plusieurs fois par jour à l’usine en camion, dosée directement dans les trois cuves de production. Stratégique, la source est devenue propriété de L’Oréal en 2003 tout comme le centre thermal en 2018.
Forte accélération à l’international
L’entreprise construit son essor international sur la tolérance des produits, avec des tests réalisés sur les cinq continents et tous les âges, "jusqu’à 104 ans" précise la présidente de la division Beauté Dermatologique de L’Oréal Myriam Cohen-Welgryn. Dans le même temps, l’entreprise élabore des formules spécifiques aux territoires. "Nous avons par exemple une crème solaire qui n’existe qu’au Brésil, plus épaisse", cite Alexandra Reni-Catherine.
La marque multiplie les références jusqu’à atteindre plusieurs centaines, autour de gammes phares distribuées dans le monde entier, comme les solaires Anthelios lancés en 1987, Lipikar, Cicaplast, Tolériane. "Nous avons mis plus de temps à craquer le modèle en Chine et aux États-Unis. C’est peut-être ce qui a été le plus compliqué pour la marque dans son histoire, estime Élisabeth Araujo, directrice Europe de la division Beauté Dermatologique de L’Oréal et ancienne directrice de la marque La Roche-Posay. Aujourd’hui, aux États-Unis, nous sommes dans le top 3 et dans beaucoup de pays nous sommes même devant Nivea."
50 ans, "le début de l’aventure"
Pour suivre la cadence, l’usine historique achève début 2026 un plan de transformation majeure. Elle qui a déjà doublé sa production en 10 ans, ajoute 20 % à sa surface de conditionnement. "Nous avons réorganisé les flux, vidé un espace autrefois dédié au stockage pour ajouter trois lignes et ajouter un nouveau contenant, le flacon, détaille Henri Cloest, le directeur de l’usine, fier de "l’âme de start-up" de son établissement. "C’est l’aboutissement d’un an de travail avec les équipes." Avec sa capacité d’un million de produits par jour — certaines lignes fusent à 200 produits par minute — sur 1500 m2, c’est le site le plus dense de L’Oréal en termes de production au mètre carré. "On a hyper confiance en l’avenir, le marché est très dynamique. Il reste encore de la place dans le nouvel espace aménagé pour la production, et comme L’Oréal a horreur du vide…"
Pour Alexandra Reni-Catherine, "l’âge d’or est devant nous. Il y a une augmentation de la prévalence des pathologies de la peau, une part des peaux intolérantes ou réactives qui augmente. On a donc beaucoup à apporter. C’est le début de l’aventure."
En Chiffres
120 : nombre de salariés dans l’usine
80 % : part de la production de l’usine exportée, vers plus de 60 pays
11 Nombre d’extensions du site historique en 50 ans. C’est le plus dense du groupe L’Oréal en termes de production par mètre carré
1 million
C’est, en nombre de produits, la capacité de production quotidienne que l’usine historique atteindra une fois la 16e ligne installée début 2026.
3 milliards d’euros : chiffre d’affaires de La Roche-Posay en 2024
100 Nombre de contrôles réalisés en moyenne par produit
Dates
1869 Reconnaissance des qualités thérapeutiques de l’eau thermale de La Roche-Posay
1928 Fabrication des premiers produits de soin de la peau à partir de l’eau thermale La Roche-Posay par la SA Produits dermiques Roche-Posay
1975 Le pharmacien René Levayer créé la marque Laboratoire Pharmaceutique La Roche-Posay et ouvre l’usine l’année suivante
1987 L’entreprise lance la gamme solaire
1989 Au décès de René Levayer, L’Oréal achète la marque et l’usine
2003 L’Oréal rachète les sources thermales
2018 L’usine est alimentée à 100 % par des énergies renouvelables