L’accord est singulier. En novembre dernier, Isabelle Van Rycke, PDG du laboratoire pharmaceutique UPSA (1 954 salariés, 504 M€ de CA en 2024), révélait l’existence d’un moratoire, accordé par l’État pour assurer la stabilité du prix de son paracétamol (Dafalgan/Efferalgan/Fervex). En échange, la société s’est engagée à relocaliser la production de deux "médicaments stratégiques sur les plans industriel et sanitaire", parmi une liste établie par Bercy en 2023. Cette relocalisation aura une conséquence directe sur l’activité locale de l’entreprise, puisque son usine de production et sa distribution sont à Agen (Lot-et-Garonne), le siège demeurant à Paris.
L’un des deux médicaments relocalisés devrait être la Prégabaline, médicament sur ordonnance utilisé dans le traitement des douleurs neuropathiques et les crises d’épilepsie. "Pour nous, il s’agit d’un important effort d’investissement additionnel. Il vient renforcer notre expertise dans le traitement de la douleur et compléter notre portefeuille", indique Laure Lechertier directrice de l’accès au marché d’UPSA. "Le schéma industriel est en cours d’études. Nous prévoyons d’adapter et de compléter des lignes existantes en investissant dans des équipements pour le conditionnement et la fabrication (pièces de format)".
Souveraineté industrielle
Ce moratoire n’est pas une première pour UPSA. Le laboratoire - dont l’actionnaire majoritaire est depuis 2019 le groupe pharmaceutique japonais Taisho - dénonce dès qu’il en a l’occasion la politique de tarification à la baisse des médicaments "matures". Selon lui, elle obéit à une "vision comptable. C’est la stabilité des prix qui nous permet d’investir dans la production de nouvelles molécules, mais il faut aussi aller plus loin avec une fiscalité juste", assure Laure Lechertier.
Ce gel, l’entreprise l’a déjà obtenu en 2021 lors d’un précédent moratoire, achevé en décembre dernier. En échange, elle a investi, comme son concurrent Sanofi (Doliprane), dans le projet d’usine de Seqens (3 315 salariés, 1,04 Md€ de CA en 2023), spécialiste de la synthèse pharmaceutique, qui doit relocaliser à Roussillon (Isère) la fabrication de principes actifs du paracétamol (15 000 tonnes par an). Un investissement de 100 millions d’euros, soutenu par France 2030.
Pour diversifier son approvisionnement, elle est aussi entrée au capital de la start-up Ipsophene, qui construit à Toulouse (pour 28 M€) une usine au procédé innovant de "fabrication en continu" de 3 400 tonnes annuelles de principe actif du paracétamol, espérée pour 2026.
Ce choix de fournisseur prend, pour la société, des allures d’engagement en faveur de la souveraineté sanitaire et industrielle. "Depuis 2008, nous sommes obligés de nous approvisionner en principe actif de paracétamol dans d’autres pays. Pour nous, c’est essentiellement l’Inde, la Chine et les États-Unis", rappelle Laure Lechertier. À travers ces prises de participation, elle revendique ainsi son souhait d’inverser la tendance et de s’approvisionner intégralement en France pour fabriquer le paracétamol vendu sur son marché domestique.
17 millions d’euros investis par an
UPSA, qui fête cette année ses 90 ans, est en grande forme. Son chiffre d’affaires a grimpé de 35 % - pour dépasser les 500 millions d’euros en 2024 - et son effectif de 400 personnes en trois ans. Le plus gros employeur privé du Lot-et-Garonne (1 450 salariés à fin 2023), qui possède sur place 24 lignes de fabrication et autant de lignes de conditionnement, a produit plus de 353 millions de boîtes en 2024. L’essentiel, soit près de 260 millions (317 en 2023), sont des médicaments à base de paracétamol : Efferalgan, Fervex et surtout Dafalgan, deuxième marque française derrière le Doliprane (dont la fabrication va passer sous pavillon américain).
Il continue aussi d’investir à raison de "17 millions d’euros par an" dans ses équipements industriels et informatiques. Il a d’ailleurs bénéficié d’une subvention de France 2030 (1,5 M€) reçue en 2023 pour augmenter ses capacités de production en paracétamol de 50 millions de boîtes par an. Un nouvel atelier de compression, une adaptation des lignes de conditionnement et de nouveaux équipements pour les lignes de remplissage pédiatriques sont notamment au programme de cet investissement déjà lancé. "Nous avons aussi investi en réinternalisant récemment un réseau de 80 personnes dédié aux visites à des médecins pour leur présenter Dafalgan et Efferalgan. La prescription est un levier important", rappelle la porte-parole.
Dans son plan stratégique à horizon 2027, initié en 2021, UPSA envisage de grimper à 450 millions de boîtes fabriquées et vendues par an, toutes marques et formes confondues.
Made in France et rentabilité
Salons du fabriqué en France et du Made in France, partenariat annoncé en janvier avec lesitedumadeinfrance.fr… UPSA ne lésine pas sur les moyens pour revendiquer sa place d’ETI nationale. Une stratégie dont elle souligne aussi régulièrement le coût. "Avec la relocalisation de Seqens et la création d’Ipsophene, le prix de la matière première va se poser. Nous discutons avec les autorités pour valoriser cet engagement. Le coût de production en France augmente. L’inflation a coûté 14 millions d’euros à UPSA en 2023. Notre secteur d’activité étant réglementé, elle n’a pas été répercutée sur nos prix et nous l’avons absorbée sur nos coûts de production", précise Laure Lechertier.
Au-delà de son identité nationale, c’est le maintien de son empreinte territoriale - 3 300 emplois indirects sur l’hexagone en 2023 - qu’UPSA cherche à valoriser. En mars 2024, lors de l’inauguration d’une nouvelle centrale photovoltaïque, Isabelle Van Rycke l’assurait : "le prix de nos médicaments doit la prendre en compte, conformément à l’article 65 de la loi de financement de la Sécurité sociale de 2022, qui n’est toujours pas appliqué".
"On pourrait aussi imaginer un système de bonus/malus avec des prix supérieurs pour les médicaments fabriqués en France avec des conditions environnementales améliorées, renchérit Laure Lechertier, pour qui "il manque une politique de valorisation des médicaments matures". Si ce lobbying vient rappeler le manque de rentabilité nationale du paracétamol, dont le tarif (76 centimes hors taxe) est fixé par le Comité économique des produits de santé, c'est bien car il reste pour l'industriel, aux côtés de son ancrage, une carte maîtresse - avec 71,6 millions de boîtes, le Dafalgan est le second médicament le plus prescrit en France - qu'il compte bien continuer de jouer.
Enjeux de diversification
La molécule star d’UPSA est loin d’être son seul levier de croissance. Depuis deux ans, le laboratoire a sensiblement accéléré la diversification de son portefeuille produits. S’il commercialise de la vitamine C depuis 1983, il n’a lancé sa première gamme de compléments alimentaires qu’en 2022, faisant ainsi son entrée dans un marché mondial très lucratif et en forte croissance (2,7 Md€ en France en 2023, + 3 % selon Statista). En 2023, il est entré au capital de la start-up britannique Rem3dy Health. Les deux entreprises ont codéveloppé et lancé une nouvelle gamme de gummies en 2023, ajoutant une corde à un arc en plein essor.
Plus récemment, en octobre 2024, UPSA a clôturé un rachat (le premier depuis Fervex en 1994), celui de la PME monégasque Sérélys Pharma, qui développe des compléments alimentaires pour soulager les troubles de la ménopause. Une manière pour lui de renforcer son segment "bien-être ". Il ambitionne ainsi de ramener la part de son chiffre d’affaires provenant des médicaments (essentiellement du paracétamol) à 75 %, toujours à horizon 2027.
Exporter un savoir-faire
L’autre brique du plan stratégique d’UPSA pour doper sa croissance, c’est l’export. Après avoir lancé la commercialisation en ligne de sa gamme de vitamine C en Chine en 2023, il y a ouvert une filiale fin 2024. "C’est un pays très friand des produits français. Nous y vendons notre vitamine C dans son emballage français ", affirme Laure Lechertier, dévoilant un autre secret d’UPSA pour valoriser son ancrage français. "Nous souhaitons y étendre notre portefeuille. Il y a des attentes très fortes sur ce marché", affirme Laure Lechertier.
L’ETI a aussi ouvert deux autres filiales en Espagne et en Grèce, rejoignant ainsi celles qu’elle possède déjà en Italie, en Belgique et en Suisse. Elle est en fait présente dans une soixantaine de pays à l’export (299 M€ de CA), essentiellement en distribution. Elle a réalisé 60 % (299 M€) de son chiffre d’affaires à l’international en 2024 (contre 54 % en 2023) et espère se développer sur d’autres destinations, comme le Qatar ou le Bahreïn. De quoi aborder son centenaire avec sérénité.