Pyrénées-Orientales
Canet se rêve en capitale du catamaran
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Canet se rêve en capitale du catamaran

Dans une région où le foncier côtier se fait rare, Canet-en-Roussillon devient le fer de lance du développement nautique en Occitanie. Son projet d’extension pourrait plus que doubler le bassin d’emplois, tandis que les constructeurs enchaînent les projets industriels.

Le géant du catamaran Catana a produit 300 unités en 2024 — Photo : Catana

La filière nautique d’Occitanie ne bénéficie pas du riche historique de la Bretagne ou de la côte atlantique. Mais la Mission Racine, qui a vu dans les années 1960 la construction de nombreux ports le long du littoral régional (220 km de côte, 35 ports au total), a posé les bases d’une industrie florissante. Forte de 1 400 entreprises (3 700 emplois, CA cumulé : 740 M€), elle ne cesse de monter en puissance, poussant l’État à signer, en 2024, un contrat de filière avec la Région Occitanie et les industriels locaux (sous la bannière de la Fédération des Industries Nautiques), le premier du genre en France. Le dispositif vise à conforter le poids et la dynamique économique de la filière, malgré cet obstacle : le foncier cessible aux constructeurs de bateaux est désormais quasi inexistant sur toute la façade méditerranéenne. Seul le port de Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales) semble pouvoir le contourner, en disposant des surfaces suffisantes pour bâtir une extension de son pôle nautique.

Un potentiel de foncier recherché

Dans l’Hérault, les villes de La Grande-Motte et de Sète affichent aussi des ambitions sur le sujet. La première prévoit de transférer sa zone technique (1,2 ha) vers une halle nautique dédiée aux entreprises. La seconde va lancer la reconversion d’une friche industrielle (4 ha) sur son Parc Aquatechnique. Mais dans les 2 cas, ces opérations sont des projets de requalification. Pour sa part, la Communauté urbaine (CUB) Perpignan Méditerranée projette d’étendre le pôle nautique de Canet avec la construction de 17,3 hectares supplémentaires en 2 tranches. Son développement, porté par une première société publique locale (SPL 1), avait commencé en 2005 et s’achève, en 2025, avec 40 entreprises (900 emplois) installées dans la zone.

Après la publication de l’arrêté préfectoral, attendue cet été, une SPL 2 permettra de bâtir et aménager un foncier de 6 hectares pour accueillir des constructeurs de bateaux qui veulent développer leur activité ou se repositionner en tablant sur la proximité de Canet avec l’Espagne. Ils bénéficieront ici des moyens de produire à quai. Puis, en 2028 ou 2029, une SPL 3 assurera la construction d’une autre tranche de 7,5 hectares, plus en arrière dans les terres, qui sera de ce fait orientée vers les PME de sous-traitance.

Coup d’envoi de la deuxième tranche

Au total, le pôle nautique devrait doubler son tissu d’entreprises et bondir à 2 000 emplois. La commission d’attribution, formée au sein de la CUB, va se prononcer sur les premiers dossiers d’implantation pour la SPL 2 au cours de l’été. Une dizaine de candidats, qu’ils soient déjà présents sur le site ou acteurs extérieurs, seront retenus au final. "Au bout de 20 ans, Canet a passé un cap dans ses ambitions en matière de construction navale. Avec cette phase 2, nous voulons l’industrialiser un peu plus. Mais c’est fragile. Nous sommes en concurrence avec des hubs européens. La force du territoire, c’est un écosystème associant des entreprises, un pôle de formation, mais aussi des équipements de haut niveau", analyse Laurent Gauze, vice-président de la CUB et président de la CCI des Pyrénées-Orientales, dans une allusion aux infrastructures du pôle (capacités de levage jusqu’à 200 tonnes, 600 mètres linéaires de quais techniques).

En quête de nouvelles opportunités

Le dernier terrain disponible au titre de la SPL1 a été vendu à la société Tenderlift (60 salariés, CA 2024 : 10 M€), fabricant de solutions hydrauliques pour le nautisme. Celle-ci a inauguré, en mars 2025, une nouvelle usine de 2 250 m2, complémentaire de la précédente (1 800 m2). L’opération lui permet de muscler sa production de plateformes hydrauliques pour voiliers et catamarans, et d’internaliser une unité de thermolaquage de grande dimension. Entre l’extension de son premier site (dédié à la chaudronnerie) et la construction du nouveau, Tenderlift a investi un total de 7 millions d’euros en 4 ans. "Nous avons développé de nombreux produits, avec pas moins de 32 lancements en 2024. Cela nous permet d’accompagner le très haut de gamme dans les catamarans. Nous avons aussi racheté une entreprise bordelaise, Hydraunautic, dont nous avons rapatrié le savoir-faire dans le gréement à Canet. L’opération nous ouvre d’autres opportunités à l’export. Quand la filière ralentit, il faut avoir une démarche volontariste dans la recherche de nouvelles solutions et diversifications", commente Benoît Chatillon, président de Tenderlift.

Un pôle toujours attractif

Signe de l’attractivité de la zone, le constructeur de catamarans écoconçus Windelo (110 salariés, CA 2024 : 13,9 M€) avait choisi Canet parmi d’autres destinations possibles, en 2020, pour implanter son usine. En pleine croissance, avec 10 bateaux vendus par an environ, il va investir 12 millions d’euros pour porter la surface bâtie du site, d’ici la fin 2025, de 1 600 à 3 500 m2 (sur une surface de 7 700 m2). Les effectifs bondiront à 180 personnes en vitesse de croisière. "C’était un préalable pour venir à Canet : dès le lancement de la marque, il nous fallait bloquer un terrain, à certaines conditions, pour nous agrandir sous 5 à 6 ans. Il est rare de pouvoir trouver du foncier, au bord de l’eau, avec des infrastructures de qualité et un bassin professionnel déjà installé", souligne Gautier Kauffmann, directeur d’exploitation de Windelo. L’investissement permettra d’élargir la gamme, avec le lancement d’un modèle de 51/55 pieds (contre 50/54 pieds d’ordinaire) en 2025, et la conception de futurs modèles de 60 pieds. "Nous venons d’attaquer les États-Unis, le plus gros marché mondial, avec l’aide d’un apporteur d’affaires. Nous avons déjà signé 15 ventes, d’où notre bond de croissance en 2024. Nous allons dupliquer la méthode ailleurs dans le monde, notamment la zone Japon/Australie", se projette le dirigeant.

Le poids industriel de Catana

Historiquement, le pôle s’est structuré autour de l’industriel Catana (1 300 salariés, CA 2024 : 228 M€), créé il y a 40 ans et arrivé sur place en 1997. Depuis, le groupe catalan est devenu le deuxième acteur mondial du catamaran, avec 300 unités livrées rien qu’en 2024. Il gère pour cela 6 usines dans le monde, et vient de réceptionner, il sera dédié à sa marque de bateaux à moteurs, Yot. "Le marché de la plaisance se partage entre le motonautisme (90 % des ventes, NDLR) et la voile (10 %). Il a déjà basculé à une époque du monocoque vers le catamaran, et nous pensons que la tendance se reproduit pour le bateau à moteur. Il y a donc un gros potentiel pour nous dans les catamarans à moteur, qui seront notre futur relais de croissance", justifie le PDG Aurélien Poncin.

"C’est la dernière opportunité du groupe de créer une usine en France, les fonciers étant trop peu nombreux"

Mais Catana regarde de près l’extension à venir du pôle de Canet. Le groupe, qui veut développer de grands modèles pour ses gammes Catana et Bali, a déposé un premier dossier pour un site de 70 000 m2, avant de le ramener à 55 000 m2, la CUB de Perpignan souhaitant ménager d’autres candidats. À la clef : de 150 à 250 créations d’emplois à Canet. Aurélien Poncin prévient : "C’est la dernière opportunité du groupe de créer une usine en France, les fonciers étant trop peu nombreux. Ce projet est adapté à une production française, car en dépit des charges plus élevées face aux concurrents asiatiques ou sud-africains, nous avons le savoir-faire dans les grands modèles". Sans préjuger de l’avis rendu par la commission prévue cet été, la CUB se dit consciente de l’enjeu…

Le potentiel de la sous-traitance

Néanmoins, les acteurs économiques du pôle de Canet sont, comme les autres, soumis à la conjoncture. Après deux années d’exception en phase post-Covid, les ventes de bateaux neufs ont chuté en France de 23 % en 2024, selon la Fédération des Industries Nautiques (FIN), et les prévisions sont très mitigées sur 2025. "Nous sommes dans une logique contracyclique : il faut investir dès aujourd’hui pour attaquer un nouveau cycle quand le marché repartira", veut croire Laurent Gauze. De plus, le port catalan peut jouer de ses spécificités. "Par rapport à Barcelone, Marseille ou La Ciotat, focalisés sur les gros bateaux de 25 mètres et plus, Canet peut s’imposer sur les modèles de 8 à 25 mètres ciblés sur la plaisance", illustre Gautier Kauffmann.

"Au vu du boom des années post-Covid, le potentiel d’affaires est grand"

Sans compter le marché que représente la sous-traitance : à Canet, l’association Nautipole rassemble 20 PME prestataires (négoce, entretien, réparation, refit, services). "La fabrication de bateaux neufs est une chose, mais le marché des bateaux qui voguent déjà en est une autre. Au vu du boom des années post-Covid, le potentiel d’affaires est grand", évalue Benoît Chatillon, également président de Nautipole. Un pari tenu par la société MDCP (18 salariés), experte dans la préparation de bateaux neufs et la rénovation complète ou partielle. Elle a ouvert, en janvier, un nouveau site de 5 000 m2 à Canet, dont une aire de carénage privée pour 20 catamarans et 30 monocoques. Cet investissement de 1,8 million d’euros lui permettra de traiter 50 bateaux par an. "Si une part du parc existant arrive en fin de vie, il y a un vrai gisement de bateaux à refiter dans un état quasi-neuf. Le segment des unités de 10 à 30 mètres va exploser. Or nous sommes désormais le seul pôle de refit intégrant tous les corps de métier, de la menuiserie à l’électricité ou au covering", se réjouit le dirigeant, Pascal Ouradou, imaginant bondir à 45 salariés à terme.

Le soutien à la croissance et l’innovation

De son côté, Aurélien Poncin rajoute : "Le nautisme est très demandeur de nouveautés : quand il repartira, il y aura une prime aux produits innovants". C’est une autre voie qu’explore la FIN, avec les acteurs de Canet et d’Occitanie, dans le cadre du contrat de filière. En un an, elle a créé divers groupes de travail sur le sujet de la transition environnementale, pour favoriser les innovations en écoconception et analyse du cycle de vie des bateaux. Afin de donner un appui financier à ces travaux, l’État et la Région Occitanie opèrent la démarche "Avenir Littoral" au travers d’appels à projets annuels. "Les dossiers retenus seront bien dotés", apprécie Colette Certoux, vice-présidente de la FIN. Le dernier appel à projets en date a été lancé fin mai, sur ce sujet de l’innovation dans le nautisme. Les lauréats seront connus dans les prochains mois.

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