Grand Est

Nucléaire

Enquête Les sous-traitants du Grand Est sont-ils prêts pour la relance du nucléaire ?

Par Lucie Dupin, Jean-François Michel, Charlotte Stiévenard, Lucas Valdenaire, le 10 juin 2022

Oubliés les retards accumulés sur le chantier de l’EPR de Flamanville : le président de la République, Emmanuel Macron, a dessiné le 22 février dernier les contours d’un gigantesque chantier de relance du nucléaire, avec la construction d’ici à 2035 de six EPR de deuxième génération. Un défi technique, mais surtout humain pour les sous-traitants de la filière nucléaire dans le Grand Est.

La filière nucléaire en France emploie 220 000 salariés et pèse 47,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
La filière nucléaire en France emploie 220 000 salariés et pèse 47,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. — Photo : Lucas Valdenaire

Le symbole était politique et économique. En choisissant le hangar de construction des turbines Arabelle, le 10 février 2022 à Belfort, pour relancer le nucléaire en France, Emmanuel Macron, s’était fixé deux objectifs : réparer l’erreur stratégique de la vente d’une partie de l’activité nucléaire du français Alstom à l’américain General Electric, en 2014, pour 14 milliards d’euros, vente dont l’un des principaux acteurs n’était autre que le jeune ministre de l’Économie de François Hollande, Emmanuel Macron. Huit années plus tard, le président de la République, pas encore réélu, est venu saluer la vente de l’activité turbines de GE à EDF, et annoncer un vaste plan de construction de centrales nucléaires en France : six réacteurs de type EPR d’ici à 2035, avec la possibilité de huit supplémentaires pour 2050, tout en prolongeant le parc existant.

Une filière face aux ambitions présidentielles

"Je ne connais pas beaucoup de secteurs d’activité certains d’avoir du travail pour deux générations", se félicite Fabien Cailly, président du Gimest, le Groupement des industriels de la maintenance de l’Est. La structure rassemble 120 entreprises du Grand Est opérant dans le nucléaire, de la PME au grand groupe, pour un total d’environ 300 entreprises régionales réalisant une partie de leur activité grâce à l’atome. Si les chiffres ne sont pas connus à l’échelle du Grand Est, la filière nucléaire en France emploie 220 000 salariés et pèse 47,5 milliards d’euros, dont 970 millions d’euros injectés dans la R & D. Après plusieurs années de flottement, marquées par la fermeture de Fessenheim et les retards accumulés sur le chantier de l’EPR de Flamanville, les entreprises de la filière ont-elles la capacité de répondre aux ambitions présidentielles ?

"On se prépare, mais nous ne sommes pas prêts", concède Laurent Lozupone, directeur de division chez Ardatem, filiale du groupe Gérard Perrier Industrie (CA : 250 M€ ; 2 000 collaborateurs). Son entreprise, basée à Woippy, en Moselle, opère dans le génie électrique et la maintenance nucléaire et réalise 80 % de ses 70 millions d’euros de chiffre d’affaires dans le nucléaire. "La technologie utilisée pour construire les centrales actuelles date des années 80. Pour réussir les futurs EPR, il va falloir faire moins puissant et moins compliqué", estime le dirigeant.

Après la fermeture de Fessenheim, le Grand Est compte trois centrales nucléaires : Cattenom, Chooz et Nogent-sur-Seine.
Après la fermeture de Fessenheim, le Grand Est compte trois centrales nucléaires : Cattenom, Chooz et Nogent-sur-Seine. - Photo : Ioanna Schimizzi

À quelques centaines de kilomètres plus au sud, à Nancy, en Meurthe-et-Moselle, une autre entreprise travaille déjà à la fabrication des futurs EPR : Fives Nordon. Le groupe lorrain de tuyauterie industrielle, qui pèse 100 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 900 personnes dont 200 au siège nancéien, voit dans la construction des EPR une "vraie opportunité", et s’apprête à lancer un plan d’investissement de 38 millions d’euros pour pouvoir se saisir des futurs contrats. "Nous serons prêts en 2026", fixe Guy Cromer, le directeur technique du groupe. Si les investissements sont lancés sans aucune garantie du donneur d’ordres, le groupe nancéien va jouer la carte de l’innovation de rupture pour se placer. "Nous travaillons depuis quatre ans sur un projet, baptisé NSP", dévoile Jean-Charles Lallier, directeur des systèmes d’information du groupe Fives Nordon. NSP pour Nordon soudage prédictif : un robot de soudage qui doit permettre de réaliser des soudures "10 à 15 fois plus rapidement qu’avec les techniques actuelles". Aujourd’hui, réaliser une soudure sur une branche primaire de réacteur nucléaire, ces tuyaux reliés directement au réacteur, nécessite jusqu’à neuf mois de travail. "Le système affiche 100 % de réussite sur les soudures déjà réalisées. Nous serons en production avant la fin de l’année", assure Jean-Charles Lallier.

Mieux s’organiser pour être plus efficace

Plus à l’Est, à Dessenheim dans le Haut-Rhin, la société d’ingénierie Interfluence Energies (CA 2021 : 750 000 €, 3 collaborateurs) a lancé le développement d’une plateforme numérique collaborative qui permet de faire de la planification de projets complexes grâce à l’intelligence artificielle. "Notre solution doit répondre aux problèmes rencontrés sur le chantier de l’EPR de Flamanville car elle va améliorer l’efficacité collective", précise Marcel Lautermann, le fondateur de la société. Afin de développer sa plateforme, le dirigeant a créé fin 2021 une seconde société, X’Plan Research, au Creusot, en Saône-et-Loire, pour un investissement de 1,2 million d’euros, financé par 383 000 € de subventions via le plan France Relance. Marcel Lautermann veut désormais trouver 1,1 million d’euros d’ici fin 2022 pour ses deux sociétés, afin notamment d’accélérer la commercialisation de sa plateforme numérique.

"Nous sommes déjà consultés, mais nous n’avons tout simplement pas les moyens humains pour répondre"

À Trémery (Moselle), Michel De Oliveira, le président de MD Energies, voudrait bien se saisir des opportunités liées aux futurs EPR. "Nous sommes déjà consultés, mais nous n’avons tout simplement pas les moyens humains pour répondre", se désole le dirigeant, qui travaille à 95 % dans le nucléaire avec une équipe de 48 personnes et cherche à embaucher 15 nouveaux salariés. "J’ai arrêté de chercher des savoir-faire. Je veux juste du savoir-être, des gens qui veulent travailler." Position identique pour Loïc Chomel de Varagnes, le président de FML, à Nilvange. Sa PME, qui emploie 30 personnes pour un chiffre d’affaires de 3,6 millions d’euros, peine à se saisir des contrats faute de main-d’œuvre : "C’est d’autant plus compliqué qu’il faut 6 à 9 mois pour qu’un salarié soit opérationnel".

À Terville, en Moselle, la PME Technisonic s’est saisie des opportunités liées au Grand Carénage.
À Terville, en Moselle, la PME Technisonic s’est saisie des opportunités liées au Grand Carénage. - Photo : Cécile Terrasse

Assis à une petite table lors du Forum de métiers de l’énergie de Thionville (Moselle), organisé par Pôle emploi et le Gimest, Loïc Chomel de Varagne et Michel De Oliveira ont trouvé le temps long : quelques candidats, venus contraints par leurs obligations liées à leurs recherches d’emploi. Les services de Pôle emploi ont envoyé 8 600 e-mails, pour un résultat "plutôt décevant", concède Fabien Cailly. Dans les allées du Forum, où 200 postes étaient proposés, très peu de candidats : "C’est un constat que l’on peut dresser sur chaque événement lié au recrutement dans le nucléaire. La filière n’attire pas du tout", résume le président du Gimest, qui va investir 50 000 € dans une nouvelle structure de formation en conditions réelles, à Yutz. Pour Juan Jimenez, directeur de la production du mulhousien Eiffage Energie Systèmes-Clemessy et, par ailleurs, président du Gimest de Fessenheim, "la filière est en train de tirer les enseignements de ce qui est arrivé. EDF a arrêté de construire des réacteurs pendant 30 ans. Il a fallu redémarrer un savoir-faire".

En attendant l’EPR, le Grand Carénage

Parmi tous les sous-traitants du nucléaire, les plus actifs parviennent à tirer leur épingle du jeu en se positionnant sur les chantiers du Grand Carénage, cette vaste opération de maintenance à 55 milliards d’euros qui doit emmener les centrales nucléaires actuelles à produire jusqu’à 50 ans. Le directeur général et cofondateur de l’entreprise Technisonic (CA : 15 M€), Fabrice Di Carlo, vient de remporter un marché d’envergure pour EDF. L’entreprise de Terville (Moselle), spécialisée dans l’assistance technique auprès des centrales nucléaires, participe désormais à la maintenance de l’ensemble du parc nucléaire français. Ce contrat de huit ans, entamé dès le début de cette année 2022, porte sur le cœur d’activité du sous-traitant lorrain : le contrôle non destructif. Autrement dit, l’ensemble des techniques (ultrasons, radiographies industrielles, ressuages et magnétoscopies) permettant de vérifier la bonne santé des différents matériels en exploitation.

"Si vous vous lancez dans nos métiers, vous ne serez jamais chômeur"

Pour honorer le contrat, la PME lorraine a investi dans du matériel, engagé 25 000 heures de formation et ouvert des dizaines de postes. "Ce contrat va nous permettre de nous développer et nous pouvons espérer une hausse de 25 % de notre chiffre d’affaires sur les cinq prochaines années", se réjouit Fabrice Di Carlo. Face aux difficultés de recrutement, le dirigeant tente de "mettre des passerelles entre le milieu éducatif, université et professionnel. Nous en sommes aux prémices mais les choses sont en train de bouger." Filiale du groupe Gérard Perrier, Technisonic vient de dépasser la barre des 180 collaborateurs. Sur les dix derniers mois, le sous-traitant nucléaire a déjà embauché une vingtaine de personnes à la suite de 450 heures de formation gérées par le Gimest. "Jusqu’à il y a encore quelques années, nous n’avions pas de mal à attirer des jeunes du coin qui avaient vu leurs parents grandir avec la peur au ventre des plans sociaux. Le principal facteur qui les faisait venir, c’était la stabilité. Si vous vous lancez dans nos métiers, d’accord, il y a des contraintes liées à la mobilité géographique, mais vous ne serez jamais chômeur", analyse Fabrice Di Carlo.

Des emplois, mais pas de candidats

Donner des perspectives, redorer l’image des métiers du nucléaire : l’objectif est partagé par Jean-Jacques Depuydt, le président de Fives Nordon. Avec l’UIMM Lorraine et un consortium d’industriels, le dirigeant a imaginé le "Pass nucléaire", un parcours de formation soutenu par France relance et dédié aux métiers du nucléaire. Nous avons l’ambition d’être le tuyauteur de référence. Nous avons contribué à la création du parc français et nous continuons à en assurer la maintenance. Pourquoi nous nous sommes associés avec l’UIMM Lorraine ? Pour les outils et les moyens mis en œuvre. Sans oublier les moyens d’accueil pour nos jeunes apprentis", explique Jean-Jacques Dupuydt. Conscient que les enjeux sont trop importants pour y aller seul, l’industriel mise sur "l’unité" autour de la formation : "Nous avons besoin de tout le monde. Il n’y a pas de concurrence. Surtout quand on voit les effectifs dont nous avons besoin aujourd’hui". Dès 2026, Fives Nordon veut en effet atteindre les "1 200 collaborateurs formés". Pour Fanny Feller, directrice générale du Pôle formation de l’UIMM Lorraine, basé à Maxéville, en Meurthe-et-Moselle, il y a toute "une filière à relancer " : "Le nœud du problème c’est bien celui-là : si nous n’avions pas de problème de sourcing, nous n’aurions pas besoin de faire ce Pass nucléaire. Nous sommes obligés de multiplier toutes les actions possibles pour nous rendre plus sexy".

Si les sous-traitants du nucléaire saluent sans réserve la relance du nucléaire, tous ont noté avec une certaine inquiétude que les sites retenus dans le plan imaginé par le président de la République n’étaient pas dans le Grand Est : Penly en Normandie, Gravelines dans le Nord et Bugey ou Tricastin, en Auvergne-Rhône-Alpes. "C’est un enjeu au niveau régional, que je rappelle chaque fois que je vois un élu", assure Fabien Cailly, qui milite pour "obtenir une paire d’EPR dans le Grand Est".

Si en Alsace, les regards se tournent également vers les nouveaux EPR, on panse encore les plaies de la fermeture de la centrale de Fessenheim. "Le Gimest travaille à un récapitulatif de ce qu’il s’est passé à Fessenheim pour qu’une fermeture de ce type n’arrive pas ailleurs, explique Juan Jimenez, vice-président du Gimest Fessenheim, dans ce cas, ce sont surtout les Allemands qui ont poussé à la fermeture, c’était très politique". Alors que la sortie de l’Allemagne du nucléaire et son recours aux centrales à charbon a été fortement critiquée, il se pourrait que les lignes bougent en faveur de l’atome.

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