Moselle

Industrie

Le grisou lorrain pourrait se substituer au gaz russe

Par Philippe Bohlinger, le 29 avril 2022

La Française de l’Énergie envisage d’exploiter le gaz prisonnier des veines de charbon de l’ancien bassin houiller lorrain. Cette PME basée à Pontpierre (Moselle), par ailleurs cotée en Bourse, attente une réponse du ministère de la Transition écologique quant à sa demande d’exploiter cette ressource.

Le gaz riche en méthane est emprisonné dans des veines de charbon
Le gaz riche en méthane est emprisonné dans des veines de charbon — Photo : Philippe Bohlinger

La guerre en Ukraine renforce la volonté d’indépendance énergétique de la France et dirige les projecteurs vers l’ancien bassin houiller lorrain. Plus question d’y exploiter le charbon ; la dernière mine a fermé en 2004 et l’Hexagone s’est orienté depuis vers la sortie des énergies fossiles. En revanche, le gaz riche en méthane emprisonné dans des veines de charbon suscite un regain d’intérêt. Également connu sous le nom de "grisou", il représenterait une énergie mobilisable en circuit court.

Des sociétés étudient son potentiel depuis les années 1980. La dernière en date, La Française de l’Énergie (FDE), basée à Pontpierre (Moselle), est née dans les années 2000 de la reprise des actifs de l’australien European Gas Limited, détenteur des permis exclusifs de recherche du gaz de charbon sur le secteur. L’entreprise cotée en Bourse attend une réponse du ministère de la Transition écologique quant à sa demande d’autorisation d’exploiter cette ressource ; une demande déposée en 2018. La concession minière dite "Bleue Lorraine" offrirait un potentiel de 31 milliards de mètres cubes de gaz sur un périmètre de 191 km². L'aménagement d’une quarantaine de plateformes couvrirait environ 3,75 % des besoins annuels de gaz de la France. "Ces volumes de gaz lorrain, récupérables dans les conditions environnementales les plus strictes comme démontré durant les différents tests de production déjà réalisés, offrent une solution locale et pérenne, prête à être mise en œuvre", annonce Julien Moulin, président de FDE.

Les couches de charbon naturellement fracturées du sous-sol lorrain ne nécessiteraient pas de recourir à la technique de fracturation hydraulique, interdite en France. Cette technique est utilisée pour extraire les gaz de schiste moyennant l’injection sous pression de milliers de mètres cubes d’eau additionnés d’adjuvants chimiques. Le procédé d’extraction de FDE repose sur un puits principal foré à 1 000 à 1 500 mètres de profondeur, à partir duquel des forages latéraux rejoignent les veines de charbon. Le puits est mis en dépression par pompage de l’eau. Le différentiel de pression entraîne la libération du méthane emprisonné dans les fissures. La PME de 21 salariés (10,2 millions d’euros de CA en 2021) a réalisé cinq forages prospectifs entre 2006 et 2018. Les résultats obtenus sur le dernier en date, à Lachambre, auraient démontré la viabilité du projet.

Tribune de 66 élus

Les tensions mondiales autour des énergies boostent cette société détenue à 28 % par des familles industrielles françaises (dont la famille Dürr ou celle du dirigeant Julien Moulin), à 48 % par des institutions financières (dont Allianz et Amundi), à 14 % par des particuliers et à 10 % par des salariés. Le cours de son action a doublé entre la rentrée 2021 et le printemps 2022.

FDE évoque la possibilité d’injecter à terme le méthane lorrain dans le réseau gazier ou de le transformer en électricité par cogénération comme elle le fait actuellement en Belgique et dans le Nord via sa filiale Gazonor. Le contexte y est cependant différent. Gazonor collecte le grisou dégazant naturellement dans de grandes cavités souterraines avec la lente remontée des eaux. Le gaz y est extrait par simple pompage.

Dans l’ancien bassin houiller lorrain, le projet suscite la controverse. Les affaissements qui ruinent la valeur de biens immobiliers ont fortement marqué les esprits. L’enquête publique organisée entre août et octobre 2020 a certes accordé un avis "favorable" à la demande d’autorisation d’exploiter de FDE. Toutefois, parmi les 40 communes concernées, seules 14 se sont exprimées dans le délai de 30 jours impartis et 4 ont donné un avis favorable. En novembre dernier, à l’occasion de la COP26 à Glasgow (Ecosse), 66 élus locaux mais aussi nationaux, se sont fendus d’une tribune pour s’opposer au projet jugé contraire à la stratégie de sortie des sources fossiles. La loi Hulot de 2017 a en effet entériné la fin de la recherche et de l’exploitation des hydrocarbures en France. Toutefois, ce texte ne s’applique pas aux projets dont les autorisations d’explorer lui sont antérieures.

Programme Regalor

Parmi les signataires de la tribune, une bonne moitié d’élus d’écologistes, mais aussi des LREM dont la députée de Moselle, Hélène Zannier. La parlementaire explique que "si le gisement existe en théorie, l’entreprise s’avère incapable de l’exploiter. Elle n’offre ni les capacités techniques ni financières requises par le code minier". L’association locale de défense de l’environnement Apel57 évoque pour sa part des quantités de gaz "ridiculement faibles" extraites du puits de Lachambre, mais aussi de la casse de matériel et un litige en cours avec l’entreprise de forage. "Sans compter que les forages pourraient mettre en péril la nappe phréatique", pointe Anaëlle Lantonnois, porte-parole d’Apel57.

François Lavergne, le président du District urbain de Faulquemont, n’est pas de cet avis. Le représentant de cette communauté de communes de 25 000 habitants juge l’impact environnemental du grisou lorrain bien inférieur à celui du gaz naturel liquéfié importé des États-Unis ou d’Australie et produits par facturation hydraulique. Il considère le gaz de charbon comme une énergie de "transition" complémentaire aux énergies renouvelables produites sur son territoire via des méthaniseurs, mais aussi une ferme solaire en cours de construction par FDE.

Des chercheurs tentent d’apporter un éclairage scientifique dans le cadre du programme Regalor engagé en 2016 par le laboratoire GeoRessources (CNRS, Université de Lorraine). Ce programme financé par l’État, la Région Grand Est et l’Union européenne jusqu’à fin 2023 se penche sur la disponibilité de la ressource sur un puits foré par FDE à Folschviller, mais aussi à la sismicité de la zone, les risques environnementaux, etc. "Nous sommes loin des galeries minières d’autrefois. La technique est plus subtile, avec des drains horizontaux de 8 centimètres de diamètre, introduits au plus près de la veine de charbon sur 500 à 1 000 mètres de long", précise Philippe de Donato, coresponsable de Regalor qui regrette "l’approche idéologique" qui prévaut en matière de transition énergétique. Alors que les entreprises et les particuliers subissent d'ores et déjà les hausses du prix du gaz, le démarrage du projet reste donc suspendu à une décision gouvernementale qui se fait attendre. "Le silence gardé sur cette demande par l'administration pendant plus de trois ans vaudra décision de rejet, soit à la date du 11 juin 2022", prévient la Française de l'énergie dans son rapport financier semestriel de fin 2021.

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