Industrie

Interview "La filière française de production de masques risque de disparaître"

Entretien avec Christian Curel, président du Syndicat national des fabricants français de masques

Propos recueillis par Caroline Scribe - 24 novembre 2021

Regroupant une quinzaine d’industriels, le Syndicat national des fabricants français de masques que préside Christian Curel demande un changement de réglementation pour que les masques sanitaires français puissent exister face à leurs concurrents asiatiques.

"Nous avons demandé aux pouvoirs publics de recentrer les critères de sélection des appels d’offres sur la qualité, la sécurité d’approvisionnement et l’aspect environnemental, plutôt que sur l’unique critère de prix", indique Christian Curel.
"Nous avons demandé aux pouvoirs publics de recentrer les critères de sélection des appels d’offres sur la qualité, la sécurité d’approvisionnement et l’aspect environnemental, plutôt que sur l’unique critère de prix", indique Christian Curel. — Photo : DR

Le syndicat que vous présidez a publié un manifeste appelant les pouvoirs publics à soutenir la production française de masques. Dans quelle situation se trouve la filière aujourd’hui ?

Dès mars 2020, les industriels français ont répondu à la demande du gouvernement d’approvisionner la France en masques à usage unique et de créer une filière nationale pour rendre le pays autonome en cas de nouvelle crise sanitaire. Grâce à la mobilisation de tous les acteurs de la filière, nous avons réussi en quelques mois à porter la production française de 3,5 à 100 millions de masques chirurgicaux et FFP2 fabriqués par semaine. Les entreprises ont investi, parfois lourdement, embauché, créant plus de 10 000 emplois en France…

Aujourd’hui, le risque d’un retour à la case départ est réel. Les stocks sont au plus haut dans les établissements de santé et les collectivités, il y a donc peu de commandes. Et 97,5 % des appels d’offres publics – je ne parle pas des accords de gré à gré – sont affectés à l’achat de masques chinois. La Chine subventionne délibérément ses masques pour couler les filières émergentes dans les autres pays. Sinon, comment expliquer que malgré la hausse du fret et des prix de l’énergie, les masques chinois coûtent aujourd’hui deux fois moins cher qu’au début de la crise sanitaire ?

Face à cette chute vertigineuse des prix, les fabricants français ne peuvent pas résister. Si les choses ne changent pas d’ici l’été prochain, il n’y aura plus de filière française de production de masques.

Que réclamez-vous ?

Je ne jette pas la pierre aux acheteurs. Si les appels d’offres sont faits sur des critères classiques, ce sont les masques asiatiques qui remportent le marché, car ils sont moins chers. C’est pourquoi, nous avons demandé aux pouvoirs publics de recentrer les critères de sélection des appels d’offres sur la qualité, la sécurité d’approvisionnement et l’aspect environnemental, plutôt que sur l’unique critère de prix. Nous attendons de nouvelles recommandations dans ce sens.

Nous allons également aller à Bruxelles pour réclamer une clause de préférence européenne. En Chine, aux États-Unis, il y a une clause de préférence nationale. Les établissements publics ne peuvent pas acheter de masques provenant d’autres pays. En Allemagne et aux Pays Bas, les États ont réservé toutes leurs commandes publiques aux filières nationales. Nous avons parfois été sollicités pour leur fournir des masques, mais cela exigerait de produire chez eux, alors que chez nous les usines tournent au ralenti, à seulement 15 % de leurs capacités, en moyenne.

Vous avez déjà obtenu la prorogation au-delà du 31 décembre 2021 de la TVA à 5, 5 % sur les masques français ?

Oui, la ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, nous l’a promis. Elle a également invité les entreprises privées et les collectivités à privilégier l’achat responsable, c’est-à-dire les masques français. Car tous, acheteurs privés comme publics, ont un rôle à jouer pour défendre la production française et contribuer à la réindustrialisation du pays. Il y va de l’intérêt général. Sur le plan économique, l’achat d’un masque français restitue 70 % de sa valeur sur le territoire, contre 15 % pour un masque importé.

Acheter des masques français, c’est également participer à la réduction de l’empreinte carbone. C’est privilégier la sécurité, car beaucoup de masques importés ne répondent pas aux normes. Enfin, dans la perspective d’autres épidémies, c’est préserver la souveraineté de la France.

"Nous avons demandé aux pouvoirs publics de recentrer les critères de sélection des appels d’offres sur la qualité, la sécurité d’approvisionnement et l’aspect environnemental, plutôt que sur l’unique critère de prix", indique Christian Curel.
"Nous avons demandé aux pouvoirs publics de recentrer les critères de sélection des appels d’offres sur la qualité, la sécurité d’approvisionnement et l’aspect environnemental, plutôt que sur l’unique critère de prix", indique Christian Curel. — Photo : DR

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