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BTP

Coronavirus : la colère monte dans le BTP face à l'obligation de poursuivre l'activité

Par Elodie Vallerey, le 19 mars 2020

Touchées comme beaucoup d’entreprises par les conséquences de l’épidémie de coronavirus Covid-19 et du confinement, les entreprises du BTP ne sont pas concernées par le décret de fermeture. Appuyées par leurs fédérations, elles estiment avoir le droit de protéger leurs salariés et d’activer le chômage partiel. Des propos de la ministre du Travail s’estimant « scandalisée » par l’arrêt des chantiers de construction mettent le feu aux poudres au niveau national et en régions.

Ouvriers sur un chantier de construction.
Ouvriers sur un chantier de construction. — Photo : DR

Le BTP français est en colère et le fait savoir. Alors que l’épidémie de coronavirus Covid-19 gagne du terrain sur tout le territoire, les entreprises du bâtiment et des travaux publics ferment peu à peu leurs portes. Des arrêts d’activité décidés par les chefs d’entreprise du secteur et largement appuyés par leurs fédérations professionnelles en région, alors que ces entreprises ne sont pas concernées par les décrets récents liés à la gestion de l’épidémie et à la fermeture obligatoire.

Une situation que la ministre du Travail Muriel Pénicaud a déplorée le 19 mars, soulignant le « manque de civisme » des entreprises de bâtiment qui ont décidé de cesser toute activité. « Je suis scandalisée de voir qu’hier, la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (et la Fédération française du bâtiment, NDLR) a écrit à tous les artisans d’Auvergne Rhône-Alpes en disant « Arrêtez tous les chantiers », a-t-elle déclaré sur LCI.

Des propos « insultants » pour le président de la Fédération française du bâtiment

Des propos qui ont choqué le président de la Fédération française du bâtiment, Jacques Chanut, qui lui a répondu dans une lettre ouverte publiée le 19 mars en milieu d’après-midi. « Les propos que vous avez tenus ce matin […] sont scandaleux. Je vous l’écris avec gravité. Aucune de nos entreprises, aucun de nos artisans, ne se sont mis dans une position de tire-au-flanc face à la situation actuelle ! C’est la mort dans l’âme que nombre d’entre eux ont dû cesser leur activité et mettre leurs salariés à l’arrêt : ils n’ignorent pas les conséquences désastreuses de cette décision pour leur structure mais ils font ce sacrifice en conscience et responsabilité », écrit-il. « Envisager que certains d’entre eux aient pu le faire pour profiter des éventuelles largesses de l’État en matière de chômage partiel est insultant. »

Jacques Chanut demande ainsi à l’État « de faire preuve de responsabilité, comme nous le ferons, […] pour maintenir nos chantiers chaque fois que ce sera - réellement - possible et pour poursuivre les interventions d’urgence. Mais pour cela, comme nous le faisons depuis 48 heures maintenant, nous réitérons notre demande d’une réunion d’urgence […] pour définir ensemble les procédures de protection sanitaire de nos compagnons acceptées par tous. À ce stade, cette situation n’est pas réglée et pour nos entreprises, la confusion est totale. »

En région, les entreprises du BTP dans l’incertitude

En Pays de la Loire, la Fédération Française du Bâtiment régional a adressé un courrier au Préfet de région. « Vous reprocheriez à notre secteur d’activité d’avoir arrêté le travail, en expliquant que nous aurions réagi de façon exagérée et que nos entreprises n’étaient pas concernées par les fermetures. […] Cette position est incompréhensible, inacceptable pour les entreprises du bâtiment et incohérente au regard des déclarations du Président de la République. Nos compagnons ne sont matériellement pas en mesure de respecter les mesures de prophylaxie exigées, s’ils partagent un espace de travail restreint, comme un appartement, où plusieurs corps de métiers interagissent à proximité. Nous ne voulons pas que demain, les chefs d’entreprise du bâtiment s’entendent dire, en cas de contamination aggravée, que c’est de leur faute parce qu’ils auraient forcé leurs salariés à aller au contact d’autres personnes sur leurs chantiers. […] Des forces de l’ordre ont déjà demandé à des entreprises du bâtiment de cesser leur chantier et que certains de nos salariés commencent à invoquer leur droit de retrait. Les entreprises du bâtiment ne peuvent être les variables d’ajustement de mesures sanitaires et d’un semblant de poursuite d’activité économique. »

Dans les Côtes-d’Armor, une entreprise spécialisée dans le forage vient ainsi de rappeler une partie de ses salariés leur demandant de reprendre le travail. « J’avais fermé le 17 mars après les annonces gouvernementales, précise le PDG sous couvert d’anonymat. L’État vient de me signifier que je devais reprendre mes chantiers liés à la fibre optique d’ici lundi (23 mars, NDLR) sinon je risquais des pénalités de retard. C’est à ni rien comprendre. Je viens donc de demander à mes gars de revenir pour finir ces travaux et aussi réaliser la maintenance des équipements nécessaires. » Autre conséquence de cette crise dans le département breton : six sociétés du BTP, représentant 140 salariés, ont été placées en mandat ad hoc par le tribunal de commerce de Saint-Brieuc en seulement trois jours.

En Ille-et-Vilaine, le groupe rennais Legendre (2 000 salariés, 680 M€ de CA en 2019) se dit convaincu d’être en situation de force majeure en l’absence d’une chaîne d’approvisionnement qui permette à ses équipes de travailler. L'entreprise de BTP, qui opère principalement dans le Grand Ouest, a décidé, le 17 mars, de stopper tous ses chantiers. « Nous avons fait nos choix en notre âme et conscience. Premièrement, nous avons un devoir de protection de la santé et de la sécurité de nos salariés. Deuxièmement, nous avons beaucoup de nos collaborateurs qui ont exprimé une véritable crainte à venir travailler dans un moment pareil. C’est difficile d’être confiné sur un chantier. Même si on est à l’air libre, les gens ont des contacts les uns avec les autres. Troisièmement, nous avons nos chaines d’approvisionnement qui commencent à s’amenuiser. C’est-à-dire qu’un chantier qui doit être approvisionné en matériel ou en béton ne l’est plus. Toute cette convergence d’éléments nous a fait arriver à la seule décision que nous pouvions prendre, c’est-à-dire arrêter les chantiers. Cette décision, nous l’avons prise sur la base d’une communication gouvernementale qui était extrêmement claire et qui renvoie au principe de "force majeure", celui-là même qui nous permet de suspendre l’application de nos contrats auprès de nos clients et de nos fournisseurs et qui nous préserve de conséquences financières énormes. Cette force majeure, elle a été évoquée par le ministre de l’Economie lui-même, en début de semaine, concernant tous les chantiers de l’Etat. C’est sur ce fondement juridique là que nous nous sommes appuyés. Deuxième fondement à notre décision, c’est le paiement des salaires. Et là, vous avez eu tout le gouvernement qui a chanté à tue-tête qu’ils allaient ouvrir les vannes en termes de chômage partiel, pour que les salariés ne se retrouvent pas en situation de détresse et pour qu’il n’y ait pas de faillites d’entreprises. Ces motivations-là nous ont conforté. »

En Auvergne Rhône-Alpes, la FFB et la Capeb Auvergne Rhône-Alpes « demandent instamment à l’État la fermeture des chantiers pendant la période de confinement et l’élargissement du bénéfice du chômage partiel pour les entreprises et artisans du Bâtiment conformément aux déclarations du Président et du gouvernement qui assuraient, il y a encore quelques jours, le soutien plein et entier de l’État. Nos voisins suisses ont pris la mesure des choses pour le secteur du BTP en prenant un arrêté de fermeture de tous les chantiers », écrivent les fédérations dans un communiqué.

Dans le Finistère, Jean-Charles Le Borgne, secrétaire général de la FFB locale, désespère : « La situation se complique encore : maintenant nous devons en plus gérer un bras de fer avec le gouvernement. C’est inadmissible ! Le préfet nous sommes de nous remettre au travail alors que tous nos fournisseurs sont fermés, que les transporteurs sont exsangues et que nos salariés refusent, - et on les comprend -, de se mettre en danger car nous n’avons pas les moyens suffisants pour assurer leur sécurité. En parallèle, le gouvernement ne veut pas prendre en charge le chômage technique et veut utiliser les marchés publics pour faire pression. Voilà où on en est. On marche sur la tête ! Et encore, à ce stade la Bretagne semble être parmi les régions les plus épargnées : les remontées que nous font nos collègues de l’Est sont encore plus catastrophiques… »

En Haute-Garonne, Valérie Vallée, secrétaire générale de la Capeb 31, estime que « les entreprises ne sont pas en capacité de respecter les consignes sanitaires et exposeraient leurs salariés à d’éventuels très graves problèmes de santé pour eux-mêmes et leurs familles. Le gouvernement est en totale contradiction avec ses propres consignes et ce dans un seul but, celui de faire baisser l’ardoise de l’État : rétropédalage après un beau discours sur le chômage partiel notamment. S’entendre dire que les artisans et entreprises du BTP sont défaitistes, dans ces circonstances, alors même que les artisans du BTP ont toujours fait preuve de courage, d’abnégation, d’endurance et n’ont jamais compté leurs heures… C’est une insulte à notre secteur tout entier. »

Un dirigeant d’une PME toulousaine du bâtiment qui tient à rester anonyme abonde : « Depuis une semaine, toutes les entreprises du BTP ont mis en télétravail les fonctions possibles. Nous avons tous la même priorité, protéger la santé des salariés : mardi matin, après le discours du président, beaucoup nous ont demandé comment on pourrait maintenir les chantiers. Il y a aussi les sous-traitants qui s’arrêtent, les fournisseurs qui ferment, les difficultés de transport et d’attestation… Sur nos chantiers éloignés, il n’y a plus de restaurants et d’hôtels pour accueillir nos ouvriers. Notre demande est claire : c’est de geler toutes les activités non essentielles pour que l’on prenne le temps de réfléchir aux moyens de maîtriser le risque sur les chantiers. Ce n’est pas aux entreprises de gérer toutes seules cette problématique. Que l’État prenne ses responsabilités ! Le double discours du gouvernement, ce grand écart entre santé et économie, la culpabilisation des entreprises du BTP… C’est révoltant ! »

Dans le Morbihan, Marie-Laure Le Priol, présidente de la Fédération française du bâtiment du Morbihan et dirigeante de Elie Le Priol Couverture (21 salariés), estime que « la communication du gouvernement est incohérente. On nous enjoint de rester chez nous, mais on nous demande de maintenir l’activité. C’est de la schizophrénie En nous disant d’aller travailler, le gouvernement fait preuve de mépris pour nos TPE, nos PME et nos artisans. La menace de non-indemnisation du chômage partiel est la preuve d’une sous-estimation de la situation. La plupart des salariés ont fait valoir leur droit de retrait. Nous n’avons ni masque ni de gel hydroalcoolique. Nos salariés se rendent sur les chantiers dans le même véhicule. L’accès aux postes de travail se fait par des échafaudages communs. L’approvisionnement est impossible. Il faut arrêter nos chantiers. »

En Normandie, Alain Piquet, président de la FFB régionale, demande « un arrêt général des chantiers du BTP pour un délai, le plus court possible, permettant à la filière de réorganiser, sous l’autorité du Préfet, sa remise en activité dans des conditions sanitaires et réglementaires compréhensibles et acceptables par tous. Il va falloir s’adapter à la vie avec le virus, avec des précautions supplémentaires, il faut qu’on en ait tous conscience. Le Président a dit que nous étions en guerre, et c’est vrai. Dans ce contexte, le monde économique et tous ceux qui travaillent à l’effort de guerre forment la résistance des actifs. Après le moment de sidération générale qui a entraîné, parfois, des propos inadmissibles envers nos professions, il faut à présent retrouver la raison et notre capacité à travailler. Toutes les polémiques d’aujourd’hui sont des dépenses d’énergie parfaitement inutiles à notre redressement. »

Dans le Var, Jean Jacques Castillon, président de la fédération du BTP locale, « demande au Préfet qu’il lève toute ambiguïté et indique clairement si le chômage partiel peut bénéficier au BTP ou si les entreprises doivent reprendre le travail au mépris de consignes sanitaires. La question de la responsabilité devra également être clairement posée et assumée par l’État ».

Dans les Hauts-de-France, la FFB 59-62 se fend d'un communiqué intitulé "Nous sommes en guerre", dans lequel son président, Benoît Loison, souligne l'incompréhension des professionnels du secteur face au refus du gouvernement de les voir cesser le travail. Désinfection des outils impossible, grand nombre de personnes, promiscuité au sein des bases de vie et impossibilité de mettre en oeuvre les "gestes barrière", la liste des contraintes rendant les chantiers incompatibles avec les mesures de sécurité préconisées contre le coronavirus est longue selon la FFB. " Nos salariés sont inquiets et légitimement en colère : « les cols blancs à la maison et nous au front » - ils commencent à invoquer « le droit de retrait ». Ils s’estiment en première ligne et on le comprend. Il est impérieux à présent que le gouvernement clarifie sa position sur le recours à l’indemnisation du chômage partiel dans le bâtiment sans quoi ce sera une catastrophe économique sans précédent et donc une hécatombe sociale," alerte Benoît Loison. 

Dans le Haut-Rhin, le président de la Fédération du Bâtiment et des Travaux Publics locale, Étienne Barilley, souligne que « la fédération 68 est une des seules fédérations du Grand Est à ne pas avoir passé de mot d’ordre quant à l’arrêt de l’activité des chantiers dès le 16 mars. Notre message à destination de nos adhérents chefs d’entreprise dans le secteur du BTP a été d’être capables de savoir s’ils étaient en mesure d’assurer la sécurité des salariés dans l’exercice de leur activité. Notre job n’est pas d’interdire mais de se poser les bonnes questions ». Pour autant, selon le président de la fédération 68, « depuis lundi 16 mars, la plus grande majorité des chantiers est arrêtée surtout les chantiers de travaux publics. L’exception est ceux qui tournent, dans le bâtiment notamment », là où il existe peu de co-activité et où la distanciation sociale peut être appliquée comme mesure barrière.

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