Comment l’augmentation du prix des carburants impacte-t-elle concrètement les PME du secteur des travaux publics ?
Cela impacte toutes les entreprises du secteur, quelles que soient leurs tailles. Aujourd’hui, nous subissons une somme d’effets qui se cumulent. Le gazole en vrac pour nos engins dépasse parfois les 2,20 euros le litre. C’est une catastrophe, et aussi pour ceux qui avaient investi dans des camions au gaz, en cherchant à décarboner leur activité et pour aller vers la transition écologique. Eux aussi voient aujourd’hui les prix exploser. Dans cette situation, nous demandons à l’État de ne pas rajouter du surcoût sur du surcoût. Évidemment, le gouvernement n’a rien à voir avec le déclenchement de la guerre en Iran. Mais par contre, le gouvernement peut moduler le niveau des taxes.
Comment se porte l’activité à l’approche des échéances électorales ?
Traditionnellement, les années pré-électorales sont de très bonnes années. Mais l’activité au cours de l’année 2025 a été 10 % inférieure aux prévisions statistiques nationales.
Et pour 2026, nous constatons déjà une baisse de 13 % des prises de commandes par rapport à fin 2024. On s’attend à une chute du chiffre d’affaires de 5 à 10 % dans certaines spécialités. Les collectivités locales représentent 45 % de notre activité, et le bloc communal est en plein attentisme.
"Dans la comptabilité publique, on paie le fonctionnement, puis ce qui reste va à l'investissement, et la route arrive souvent en dernier. Pourtant, 88 % des Français estiment que les infrastructures doivent être un sujet prioritaire"
L’argent manque-t-il dans les caisses des collectivités ?
Ce n’est pas un problème d’argent, c’est un problème de priorité. Dans la comptabilité publique, on paie le fonctionnement, puis ce qui reste va à l’investissement, et la route arrive souvent en dernier. C’est la variable d’ajustement. Pourtant, 88 % des Français estiment que les infrastructures doivent être un sujet prioritaire des élections municipales. Plutôt que d’inaugurer une énième salle des fêtes, les études que nous avons commandées montrent que nos concitoyens préfèrent que l’on répare les fuites d’eau ou les nids-de-poule.
Vous parlez de "dette grise" concernant l’entretien des routes, soit le retard accumulé dans l’entretien des infrastructures routières. Quel est l’enjeu ?
Le patrimoine d’infrastructures en Grand Est vaut 220 milliards d’euros, dont 150 milliards d’euros pour les routes. À côté, le ferroviaire représente 10 milliards d’euros. Pourtant, les deux tiers des budgets du contrat de plan État-Région vont au ferroviaire. C’est un contresens : 80 % du fret et des voyageurs passent par la route. On ne peut pas abandonner l’entretien de ce patrimoine indispensable à la vie quotidienne.
"Il faut arrêter de penser année par année, pour boucler un budget. Un pont est construit pour durer 100 ans. Il nous faut une planification, une vision à long terme"
Quel message souhaitez-vous faire passer aux futurs élus ?
Il faut arrêter de penser année par année, pour boucler un budget. Un pont est construit pour durer 100 ans. Il nous faut une planification, une vision à long terme, presque un plan quinquennal. Il y a un temps pour le débat et un temps pour l’action. J’ai déjà de futurs maires qui m’ont demandé d’aller les voir, une fois élus, pour leur expliquer comment il est possible de faire un programme d’infrastructure digne de ce nom. Avec la fédération, nous sortons d’ailleurs un guide en avril pour aider les nouveaux élus à diagnostiquer l’état de leur voirie et de leurs réseaux. Les élus qui ne parlent pas d’infrastructures ne seront bientôt plus là, j’en suis persuadé.
Les mécanismes de révision de prix de vos chantiers ne suffisent-ils pas à compenser les hausses de coût du fait des prix de l’essence ?
Dans les travaux publics, nos prix sont révisés selon des indices Insee, mais avec deux à trois mois de décalage. Quand nos engins consomment de l’essence aujourd’hui, les entreprises sont payées sur la base des prix d’il y a trois mois. Pour se simplifier la vie, certains maîtres d’ouvrage refusent de reprendre leurs calculs avec les nouveaux indices et utilisent pour payer les entreprises des indices complètement datés, ce qui est très délicat pour la trésorerie de nos entreprises. De plus, en marché public, il n’est pas possible de dépasser le montant initial prévu dans le marché sans une modification administrative, modification qui prend au minimum six mois. Pendant ce temps-là, les trésoreries souffrent.
Y a-t-il déjà des dégâts concrets dans la filière ? D'autant que vous constatez aussi des retards de paiement...
Oui. Il est possible de mettre des entreprises au tapis par manque de trésorerie, alors qu’elles sont rentables et font leur boulot. C’est inadmissible de tuer des emplois à cause de lourdeurs administratives. L’année dernière, j’ai eu connaissance d’une grosse entreprise du secteur qui avait 30 % de sa trésorerie dehors, du fait de retards de paiement.
"Les intérêts moratoires, soit les intérêts dus au créancier d'un marché en cas de dépassement du délai global de paiement, qui devraient être automatiques, ne sont presque jamais versés"
Dans le domaine, si le Grand Est est plutôt bon élève, ce n’est pas le cas partout dans la région : certaines métropoles sont de très mauvaises payeuses.
Que dit la loi sur ces délais de paiement ?
Le code des marchés publics est clair : même en cas de désaccord sur 10 % d’une facture, les 90 % restants doivent être payés. Pourtant, beaucoup bloquent tout. Les intérêts moratoires, soit les intérêts dus au créancier d’un marché en cas de dépassement du délai global de paiement, qui devraient être automatiques, ne sont presque jamais versés. Pire, l’État sanctionne lourdement les entreprises privées qui ne respectent pas les délais via la DGCCRF, mais il n’y a aucun organisme de contrôle, ni pénalité pour les personnes publiques. C’est à sens unique.