MMT-B — renommée depuis début janvier Walor Bordeaux — aurait dû fabriquer cette année 2026 sa dernière boîte de vitesses pour Ford, tel que l’avait annoncé le constructeur automobile américain en 2019. L’année de son départ de Blanquefort, site emblématique en Gironde, Ford mettait fin à ses commandes auprès de l’usine anciennement voisine de la sienne et créée par lui-même en 1976 pour l’approvisionner. Finalement le contrat est prolongé jusqu’en 2030. Si les volumes sont incomparables avec les 500 000 pièces par an produites pendant l’âge d’or, les 52 000 à livrer en 2026 restent une bonne nouvelle pour l’entreprise qui se démène, non sans mal, pour diversifier son activité depuis plusieurs années.
Passé aux mains de l’allemand Getrag puis du canadien Magna et détenue depuis 2023 par le fonds de retournement allemand Mutarès, l’ex Manufacturing the Mobility of Tomorrow in Bordeaux (MMT-B) — ainsi nommé par Mutarès à son arrivée — est confronté au colossal défi de tracer sa voie hors du monoproduit pour le monoclient qui fût le sien pendant plus de 40 ans.
Priorité 2026 : assurer des volumes
En bientôt trois ans, l’entreprise a créé un service commercial, un hall d’accueil, un centre de prototypage et signé quelques contrats pour mettre au service de clients divers ses machines et le savoir-faire de ses équipes. L’usine gigantesque (61 000 m2 de bâtiment) a ainsi produit des robots tondeuses de Vitirover et des bornes de recharges pour Wattpark. Sans déboucher sur des activités suffisantes pour occuper ni les 207 machines ni les plus de 400 salariés d’alors.
"Il n’y a pas un produit qui peut nous apporter autant que Ford. Retrouver le même niveau d’activité est extrêmement compliqué. Nous sommes contraints de multiplier les petits projets qui mobilisent chacun plusieurs dizaines de personnes", explique Yannick Chouffot, directeur général du site nommé "le temps de la transition", suite au départ d’Olivier Boidin fin 2025.
"Malheureusement la seule compétence des salariés et l’équipement du site ne suffisent pas. La vraie difficulté est le marché."
La priorité 2026 de l’entreprise est claire : "assurer des volumes, pose André Calisti, président de Walor Bordeaux. Si nous n’en avons pas ou s’ils sont insuffisants…", la pérennité n’est plus assurée laisse-t-il entendre. La mue du site ne s’est, pour l’instant, pas déroulée comme espérée. "La diversification intéresse tout le monde mais personne ne formule d’offre concrète, analyse André Calisti, ex-président de Mutarès France (jusqu'en janvier 2026) et désormais membre du conseil consultatif du fonds allemand. Certains acteurs de l’armement par exemple sont venus sur place pour étudier les possibilités, enclins à s’extasier sur le potentiel du site. Mais entre les aspirations et les actions il y a un gap que nous avons du mal à franchir. C’est difficile de recevoir une offre et le Time To Market — entre le prototype et la livraison — est long, ce n’est pas trois ou quatre mois."
Une diversification compliquée par un marché défavorable
Pourtant l’entreprise a des atouts aux yeux du fonds de retournement. "C’est un site particulièrement facile, bien tenu, professionnel, avance André Calisti. Malheureusement la seule bonne volonté, la compétence des salariés, l’expertise, l’expérience et l’équipement ne suffisent pas. Même quand vous êtes bons, les clients ne viennent pas forcément à vous. La vraie difficulté est le marché. Celui que nous avions devant nous en 2023 n’est plus celui d’aujourd’hui."
La faute au contexte international et national, à la crise du secteur automobile, au flou de la réglementation européenne qui tantôt prévoit la fin de production des véhicules thermiques pour 2035, tantôt rebrousse chemin. "Nous discutons avec tous les constructeurs, mais eux-mêmes ne sont pas forcément sereins sur les projets à lancer et les volumes qu’ils représentent. Structurellement le marché de l’électrique implique moins de composants, et conjoncturellement les décisions politiques ne sont pas prises", déplore Yannick Chouffot.
Des effectifs en prévision d’une reprise
En 2025, un plan de sauvegarde de l’emploi a été déployé, impliquant le départ de 184 personnes, "la majeure partie dans le cadre d’un plan de départ volontaire", précise la responsable des ressources humaines Chrystelle Subra. Reste un effectif actif de 225 personnes. C’est loin des 1 200 personnes que l’usine a comptées dans ses heures de gloire, mais déjà plus que nécessaire. "Nous avons gardé des effectifs en prévision de 2027 et 2028", justifie-t-elle.
Parce qu’en dépit d’un contexte défavorable, Walor Bordeaux se bat. Avec à la clé quelques succès. Outre la prolongation du contrat Ford, plusieurs partenariats ont été signés.
Nouveaux contrats et hausse de l’activité prévue pour 2027
Un premier projet a démarré mi-décembre, avec le producteur de pièces automobiles allemand Erdrich. Un second prévoit des préséries pour Drexler Automotive, in fine pour un constructeur allemand ; un troisième pour l'équipementier japonais Aisin, filiale de Toyota. Les deux derniers vont démarrer en 2027.
Ces partenariats recentrent le site sur son cœur de métier. "On est parfaitement légitimes dans le secteur automobile qui nous apporte plus facilement des marchés, estime Yannick Chouffot. C’est plus simple que des obus par exemple, pour lesquels nous ne sommes pas structurés aujourd’hui."
Les commandes, pour l’heure modestes, sont pour certaines "à tiroir, et pourraient déboucher sur des volumes beaucoup plus importants" assure le directeur général. Elles permettent déjà d’occuper le site, utilisé aujourd’hui à 30-40 % de ses capacités, avec 140 machines mobilisées. "Nous essayons de valoriser tout succès, tout est un pas supplémentaire vers la pérennité", rappelle le président André Calisti.
Walor Bordeaux reste ouvert à tout contrat et à la diversification, martèle l’entreprise. Preuve en est l’accord conclu fin décembre 2025 avec producteur taïwanais eTreego, qui conçoit des bornes de recharges pour véhicules électriques. L’usine assemblera une partie d'entre elles à compter de 2026.
En attendant la montée en cadence attendue à partir de 2027, Walor Bordeaux envisage du prêt de main-d’œuvre aux entreprises de la région intéressées. "Nous maîtrisons aussi le "returning", l’adaptation de machines industrielles pour de nouvelles productions, renchérit Yannick Chouffot. Nous le pratiquons pour nous-mêmes et pouvons le faire pour d’autres."
Vente d’une partie du terrain
Outre son savoir-faire et ses machines, Walor Bordeaux dispose de plusieurs hectares autour de son bâtiment, dont il s’apprête à vendre une partie. "On est en négociation pour céder trois des terrains dont on ne fait rien, confirme Yannick Chouffot. Deux sont devant l’usine sur une partie des parkings aujourd’hui disproportionnés, et un autre sur le côté." Au total, 40 000 m2 sont concernés.
Nouveaux actionnaires ?
Quitte à être ouvert à toutes pistes de réflexion, Walor Bordeaux est-il en quête de nouveaux investisseurs ? "Dans le contexte, je ne dis pas qu’on dit oui à tout le monde, mais on ne dit non à personne", résume le président de Walor Bordeaux, prêt à "examiner toutes les propositions pour assurer la pérennité du site et des emplois, nos deux objectifs. C’est dans l’ADN de Mutarès, cela fait partie de notre méthodologie. On regarde tout mais pas pour accepter n’importe quoi. C’est de notre devoir d’étudier toute opportunité", conclut André Calisti.
Profiter de la notoriété et des synergies du mayennais Walor
Depuis le 1er janvier, MMT-B est devenu Walor Bordeaux, du nom d’un autre équipementier français racheté par Mutarès en 2023, et dont le site girondin est donc devenu une filiale. Basé à Laval (Mayenne), le groupe Walor emploie 1 800 personnes. "On s’est rendu compte que MMT-B avait un problème de notoriété, concède André Calisti. Suite à la sortie de Ford, l’entreprise restait isolée. Et l’intégrer à Walor avait un sens industriel, ce n’est pas une offre marketing." Spécialisé dans la fabrication de pièces en acier forgées et usinées pour l’automobile, Walor est international, présent en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Il cumule 11 sites de production dans le monde, dont à présent six en France et une unité de recherche et développement. En 2024, il a réalisé environ 360 millions d’euros de chiffre d’affaires.
"Il y a beaucoup de connaissances et de compétences à partager", estime Yannick Chouffot, même si "l’activité, les budgets, les performances et le plan commercial restent du fait des usines", précise André Calisti. "Certaines activités commerciales et les achats pourront être mutualisés ainsi que certaines fonctions transversales", explique Yannick Chouffot. "Il faut réussir cette intégration, qui n’en est qu’à ses débuts, insiste le président de Mutarès France. Il faut appliquer les principes de synergie au quotidien."
En chiffres
55 millions d’euros
Chiffre d’affaires estimé en 2025 (151 M€ en 2023, 93,2 M€ en 2024)
225
Nombre de salariés en activité après le (422 en 2024). Le site en a compté jusqu’à 1 200 au plus fort de son activité.
40 000
Surface, en mètres carrés, que s’apprête à céder Walor Bordeaux sur les 25 hectares que possède l’usine à Blanquefort.