Le projet devait constituer une première. Il s’arrête avant même d’entrer en production. La start-up strasbourgeoise Viridian Lithium, qui portait un projet de raffinerie de lithium à Lauterbourg (Bas-Rhin), a été placée en liquidation judiciaire le 9 mars 2026 par la chambre commerciale du tribunal judiciaire de Strasbourg, rapportent les Dernières Nouvelles d’Alsace.
Faute d’avoir sécurisé l’ensemble des financements nécessaires pour un projet industriel estimé à près de 295 millions d’euros, l’entreprise n’est jamais parvenue à franchir l’étape de l’investissement, malgré plusieurs dispositifs de soutien publics et européens.
Une raffinerie stratégique pour la filière batterie
Fondée à Strasbourg en 2021, Viridian Lithium ambitionnait de transformer du carbonate de lithium importé (notamment depuis les saumures d’Argentine et du Chili) en hydroxyde de lithium monohydraté de qualité batterie, un matériau indispensable à la fabrication de cathodes pour batteries lithium-ion.
Le projet reposait sur l’implantation d’une usine sur la zone portuaire de Lauterbourg, avec un accès direct au Rhin pour acheminer la matière première. En janvier 2025, le président de l’entreprise Rémy Welschinger expliquait dans Le Journal des Entreprises que la signature d’une promesse de bail avec les Ports de Strasbourg constituait « un jalon très important pour nous ».
L’usine devait produire 28 500 tonnes d’hydroxyde de lithium par an à partir de 2028 et permettre d’équiper l’équivalent d’environ 600 000 véhicules électriques par an, selon les projections communiquées par l’entreprise début 2025. À terme, 250 emplois directs et environ 600 emplois indirects étaient évoqués.
Le coût du projet avait progressivement été réévalué. Estimé initialement autour de 165 millions d’euros, il atteignait ensuite près de 300 millions d’euros, notamment sous l’effet de la hausse des coûts industriels.
Des financements publics importants
Au fil de son développement, le projet avait bénéficié de plusieurs dispositifs publics. Viridian Lithium figurait parmi les projets soutenus par France 2030, avec 12,4 millions d’euros d’aides. La Région Grand Est avait également attribué 1 million d’euros en mars 2024 pour soutenir la mise en place d’une unité pilote et d’un laboratoire de R & D, après une aide initiale de 100 000 euros et un prêt participatif d’amorçage de 300 000 euros.
Surtout, début 2025, l’entreprise annonçait avoir obtenu un agrément pour près de 118 millions d’euros de crédit d’impôt au titre des investissements dans l’industrie verte. À cette occasion, Rémy Welschinger déclarait dans Le Journal des Entreprises, en mars 2025 : « Nous sommes l’un des premiers projets à obtenir ce crédit d’impôt. C’est la preuve que Viridian tient une place stratégique dans l’écosystème de la batterie. »
Le dirigeant soulignait alors les difficultés de compétitivité industrielle : « Faire une usine industrielle en France n’est pas compétitif sans outils de financement face aux concurrents chinois. »
L’entreprise avait également bouclé deux levées de fonds en 2022 auprès d’investisseurs institutionnels, pour des montants restés confidentiels, afin de financer les premières phases d’ingénierie et de structuration du projet industriel.
Un financement global jamais sécurisé
Malgré ces soutiens, le financement global du projet n’a jamais été bouclé. Dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, Loïc Branchereau explique que le projet « n’a pas pu réunir les financements nécessaires dans un contexte qui est quand même moribond, voire très dégradé pour le marché européen ».
Toujours dans les colonnes du quotidien régional, il évoque également les difficultés rencontrées pour mobiliser les dispositifs européens : « Ça fait un an qu’on a contacté les différents acteurs que ce soit à Bruxelles ou autre. Ils se renvoient la balle […] et personne ne connaît aujourd’hui les modalités d’attribution de ces financements. »
Le ralentissement du marché du véhicule électrique en Europe a également pesé sur les discussions avec les investisseurs.
La liquidation a pris de court l’équipe de 13 salariés
L’un des salariés, joint par Le Journal des Entreprises et souhaitant rester anonyme, décrit un projet devenu progressivement plus difficile à financer. « On savait que le projet reposait sur une levée de fonds massive. Lever presque 300 millions d’euros avec une start-up qui n’a encore aucune production industrielle, c’était extrêmement ambitieux. »
Selon lui, les discussions avec les investisseurs se sont tendues au fil du temps. « Au début, le discours sur la souveraineté européenne et la croissance des batteries attirait beaucoup d’intérêt. Mais quand les coûts ont augmenté et que le marché des véhicules électriques a commencé à ralentir, les investisseurs ont demandé davantage de garanties. »
Le calendrier industriel a également pesé. « Chaque fois que le projet prenait quelques mois de retard, cela renchérissait encore le financement et compliquait les négociations. Dans ce type de projet, le timing est crucial. Résultat : le CAPEX initialement à 165 millions d’euros est passé à 300 millions… et ainsi de suite."
L’entreprise étudiait également l’implantation d’une usine pilote à Haguenau, un projet estimé à environ 5 millions d’euros destiné à tester le procédé industriel et former les équipes avant la construction du site de Lauterbourg.
Un revers pour la filière lithium alsacienne
La disparition de Viridian Lithium intervient alors que l’Alsace tente de structurer une filière autour du lithium, notamment avec les projets géothermiques portés par Électricité de Strasbourg et Eramet ou encore les ambitions de Lithium de France.
En mars 2025, la Commission européenne avait retenu le projet de Viridian parmi les 47 projets stratégiques liés aux matières premières critiques, destinés à renforcer la sécurité d’approvisionnement du continent.
Mais, comme le souligne Loïc Branchereau dans les pages du quotidien régional : « le projet porté par Viridian Lithium, comme d’autres projets européens, ne pourra jamais être aussi compétitif que les projets chinois » sans mesures de régulation du marché.
L’abandon du projet de Lauterbourg ne remet pas en cause l’ensemble des initiatives liées au lithium dans le fossé rhénan. Il illustre toutefois la difficulté pour l’Europe de faire émerger rapidement des projets industriels lourds dans une filière aujourd’hui largement dominée par l’Asie.