Pau
Arverne se voit en futur poids lourd industriel de la géothermie
Pau # Production et distribution d'énergie # Stratégie

Arverne se voit en futur poids lourd industriel de la géothermie

S'abonner

Le palois Arverne se prépare au décollage. Multipliant les contrats avec des acteurs publics et des industriels, le groupe de géothermie porte en parallèle un ambitieux projet de raffinage de lithium alsacien. Avec l’ambition de devenir "un acteur majeur de la production de chaleur en France", il compte bien être au premier plan dans la stratégie nationale d’accélération de la géothermie.

Le groupe Arverne dépasse déjà les 200 salariés et vise à devenir un acteur national de la géothermie — Photo : Arverne

Une première. En février 2025, le fabricant de moteurs Safran Aircraft Engines a confié à Dalkia (filiale d’EDF), et à Arverne Group (200 salariés) la réalisation d’une centrale de géothermie profonde sur son site de Villaroche (Seine-et-Marne), devenant le premier industriel d’Île-de-France à s’en doter.

Arverne va y installer un puits pour forer, dès la fin 2025, à 1 650 mètres de profondeur pour y chercher une eau à plus de 70°C. La centrale, elle, doit arriver fin 2026. Avec cette installation, Safran espère réduire de 75 % les émissions carbone (- 6 500 tonnes de CO2 par an) liées au chauffage du site de 5 000 salariés. Le chantier permettra de remplacer à terme 84 % des besoins énergétiques aujourd’hui alimentés par des chaudières à gaz, réduisant ainsi cette facture de 75 %.

L’usine Safran de Villaroche veut s’équiper d’un réseau de chaleur alimenté par la géothermie d’Arverne pour réduire de 75 % des émissions de carbone liées au chauffage du site de 5 000 salariés — Photo : Eric Drouin/Safran

Montée en puissance

Ce premier gros contrat industriel illustre à lui seul la montée en puissance en cours au sein du groupe palois. Son volume d’activité brut, aujourd’hui essentiellement porté par le forage et les puits pour des clients externes, a bondi de 45 % (à 17,12 M€) en 2024. Son portefeuille actuel réunit plus d’une soixantaine de projets de centrales pour un total de 3,5 TWh de production potentielle, censée démarrer en 2026.

"Il s’agit essentiellement (98 %) de forage profond, notamment à destination des réseaux de chaleurs des collectivités en Île-de-France, mais aussi de projets de géothermie de surface (jusqu’à 200 m)", précise Thierry Trouyet, directeur général délégué.

3,5

Les ambitions d’Arverne sont en phase avec les objectifs gouvernementaux de multiplier par quatre la production de chaleur issue de la géothermie d’ici à 2035 pour atteindre 28 TWh. Le groupe, qui cultive la singularité d’être actif sur toute la chaîne de valeur, du forage à la vente de chaleur — avance sur plusieurs fronts en parallèle avec le soutien de l’État, actionnaire via l’Ademe à hauteur de 9,3 %.

Contrats et synergies

Aujourd’hui divisé en trois filiales principales, Arverne s’est constitué grâce à des rachats. Celui d’Entrepose Drilling, repris des mains de Vinci en février 2020, lui a permis de fonder Arverne Drilling Services, branche spécialisée dans les travaux de forage et l’entretien de puits. Cette branche regroupe aussi les sociétés DrillHeat (géothermie de surface) détenue à parts égales avec le luxembourgeois Eren, et Drill Deep (forage profond) dont Arverne détient la majorité, associé à Herrenknecht, constructeur allemand de foreuses. C’est à ce dernier que le groupe a acheté (pour 22,6 M€) l’an dernier un nouveau rig (appareil de forage), les équipements de cette activité ayant constitué l’essentiel des 51,9 millions d’euros investis en 2024.

51,9 millions d’euros

Drilling Services a notamment creusé pour alimenter le nouveau réseau de chaleur de l’aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle, achevé en début d’année, couvrant 32 % de ses besoins en chaleur et lui permettant de réduire son impact carbone de 19 000 t de CO2 par an.

Il doit aussi forer dès cette année — et en assurer sa maintenance pour 30 ans — le futur réseau géothermique des villes de Clichy-sous-Bois et Livry-Gargan. Chiffré à 90 millions d’euros, il est présenté comme l’un des cinq plus gros projets de géothermie d’Île-de-France, visant la production de 115 GWh à horizon 2031 pour réduire les émissions de CO2 de 20 000 tonnes par an et faire baisser de moitié la facture énergétique. Comme pour Safran, Arverne s’associe à Dalkia, qui doit construire les tuyaux du réseau.

Arverne Drilling Services, filiale du groupe palois Arverne, a foré à 1 800 mètres pour décarboner un terminal de Roissy-Charles-de-Gaulle — Photo : Arverne

En 2023 s’est ajouté le rachat de Géorhin (ex-Fonroche), en difficulté après l’échec de son projet de forage profond à Vendenheim (Bas-Rhin) ayant provoqué des séismes dans l’agglomération strasbourgeoise. Il a fait d’Arverne un poids lourd du secteur au niveau national. "On a récupéré des permis qui nous donnent aujourd’hui l’autorisation de forer, notamment en Alsace", souligne Thierry Trouyet. Géorhin est ainsi devenu 2gré, vendeur de chaleur issue de la géothermie.

"Aujourd’hui, on opère pour des tiers mais à terme, on forera en majorité sur nos propres chantiers pour 2Gré ou Lithium de France", précise Thierry Trouyet.

Raffineur de lithium

Lithium de France est le second pilier d’Arverne. Indissociable du premier, à savoir la vente de chaleur issue du forage, pour laquelle le groupe va multiplier les contrats, il porte une activité plus industrielle : l’extraction et le raffinage de lithium. Très utilisé dans l’industrie (automobile, smartphones…), il est aujourd’hui majoritairement raffiné en Chine et soumis à une demande mondiale en constante expansion. Là encore, la souveraineté entre en jeu dans les objectifs d’Arverne et LDF.

C’est avec cette filiale qu’a signé le groupe Renault, qui a investi 25,8 millions d’euros au capital du groupe palois lors de son entrée en Bourse en 2023, pour sécuriser l’approvisionnement en carbonate de lithium afin d’alimenter les batteries de ses véhicules électriques. En mars 2023, Lithium de France, créée en 2020 et basé à Haguenau (Alsace), a bouclé une série B de 44 millions d’euros et fait entrer deux industriels norvégiens à son capital, le pétrolier Equinor et le fabricant d’aluminium Norsk Hydro. L’an dernier, il a validé une première étude pour son projet de forage alsacien, évalué à 370 millions d’euros.

"Aujourd’hui, on opère pour des tiers mais à terme, on forera en majorité sur nos propres chantiers pour 2Gré ou Lithium de France."

"Les résultats de l’étude de préfaisabilité sont meilleurs qu’anticipés. Nous entrons désormais dans l’étude de faisabilité définitive, qui architecture le projet industriel avant son lancement", explique Thierry Trouyet. Elle servira à "valider le procédé d’extraction à partir de saumures géothermales du Bassin Rhénan", précisait Arverne mi-avril. "Cette phase doit durer jusqu’en 2026. Le premier forage, autour duquel nous construirons un premier démonstrateur, doit démarrer cet été".

Cette "usine pilote" préfigure un ambitieux projet de raffinerie à échelle industrielle, qui vise à produire, d’ici à 2031, 27 000 tonnes de lithium par an et 4 TWh de chaleur géothermique. "Lithium de France vendra de la chaleur en 2027 et du lithium l’année suivante", ajoute le directeur général délégué.

Arverne se sert de "camions vibreurs" pour mener des campagnes d’exploration 3D des sous-sols de l’Alsace du Nord. À fin 2024, il avait cartographié plus de 310 kilomètres carrés — Photo : Arverne

"Les deux pans de notre activité sont d’importance égale en termes de souveraineté", termine Thierry Trouyet. "Le projet lithium va constituer la majorité de nos revenus à terme, mais nos plans ne prévoient pas de faire l’un sans l’autre". La trajectoire de croissance d’Arverne comprend des investissements totaux chiffrés à 2,4 milliards d’euros dont 1,8 à 1,9 Md€ pour le "projet lithium" alsacien. Le groupe espère atteindre 900 millions à un milliard d’euros de chiffre d’affaires d’ici à 2031 et 25 à 30 millions d’euros de volume d’activité (+ 45 à + 75 %) en 2025. L’année du décollage.

Empreinte territoriale

Très actif en Île-de-France, en Alsace et en Auvergne-Rhône-Alpes, Arverne n’en oublie pas la Nouvelle-Aquitaine et le bassin de Lacq voisin. Il entérine d’ailleurs son ancrage palois en prenant les quartiers de son nouveau siège, un étage de 500 m2 au sein d’un programme baptisé Biotope comprenant 5 500 m2 divisés en deux bâtiments. Porté par le spécialiste béarnais de l’immobilier tertiaire Essor (256 salariés, 133 M€ de volume d’affaires en 2023), le projet est symbolique pour Arverne, qui y a foré à 195 mètres pour chauffer et refroidir le bâtiment grâce à la géothermie.

Arverne a aménagé fin avril dans son nouveau siège, un étage au sein du projet immobilier Biotope, porté par le groupe Essor — Photo : Essor

Solidement implanté dans l’écosystème régional, le groupe, qui est notamment membre depuis l’année dernière du pôle de compétitivité Avenia, dédié aux "filières industrielles du sous-sol", nourrit aussi des ambitions de développement d’activités locales. "Nous sommes aujourd’hui le plus gros détenteur de permis exclusifs de recherche (PER) en Nouvelle-Aquitaine. Les anciens réservoirs de pétrole du bassin peuvent accueillir de la géothermie. Nous étudions des projets avec des mairies ou des privés comme les Galeries Lafayette", assure Thierry Trouyet.

"Nous sommes aujourd’hui le plus gros détenteur de permis exclusifs de recherche en Nouvelle-Aquitaine."

Enfin, comme souvent avec l’énergéticien palois, les objectifs territoriaux dépassent assez largement le périmètre de son propre groupe. "Ce territoire doit redevenir l’expert mondial du sous-sol qu’il a été, grâce au savoir-faire qu’il a perdu avec l’arrêt des gisements de pétrole de Lacq", termine Thierry Trouyet. "Si notre enjeu est d’être l’un des principaux fournisseurs de chaleur en France, secrètement, on aimerait bien être le premier en Nouvelle-Aquitaine".

Pau # Production et distribution d'énergie # Stratégie