Lorsqu’on parle de protéines végétales, il y a un roi : le soja. La France importe en moyenne 3 millions de tonnes de soja par an, provenant essentiellement du Brésil. Ces cultures s’étendent en Amérique du Sud, en grande partie au détriment des forêts. Et si le soja est tant prisé, c’est qu’il offre des concentrations en protéines jusqu’à 45 %. Il ne s’agit pourtant pas de la seule légumineuse riche en protéines. Le lupin grimpe, lui, à environ 39 % en protéines. Mais ce dernier est aujourd’hui 20 à 25 % plus cher que le soja, avec un prix d’environ 470 euros par tonne, ce qui en fait pour l’instant une culture marginale.
"Certes, nous produisons aujourd’hui à la marge certaines pâtes, des biscuits, des alternatives au café, ou encore des cosmétiques à base de lupin. Mais nous pourrions atteindre des prix équivalents au soja si les cultures de lupin étaient plus démocratisées, et que les rendements devenaient plus stables", note Philippe Marquis, directeur R & D d’Inveja (57 personnes, 25 millions d’euros de chiffres d’affaires). Pour ce faire, la filiale de Terrena va prendre part pendant cinq ans au projet Arsène, doté de 3 millions d’euros, dont 1,75 million d’euros de Bpifrance et le reste financé par Terrena.
Passer d’une culture marginale à significative
Environ 6 000 hectares de lupin sont aujourd’hui cultivés en France (dont 2 000 par des producteurs liés à Terrena). L’objectif d’Arsène est d’atteindre les 25 000 hectares dans 10 à 15 ans (dont 12 000 hectares pour Terrena). "Notre but est d’œuvrer pour avoir une meilleure autonomie protéique au niveau de nos régions", appuie Denis David, directeur général adjoint de Cérience, semencier également filiale de Terrena. "Le lupin, au niveau nutritionnel, on y croit vraiment. Arsène a vocation à vulgariser nos travaux, notamment auprès des producteurs", ajoute Philippe Marquis
"Il faut obtenir une certaine stabilité de rendement, afin de réduire les risques pour les agriculteurs qui se lancent"
Pour parvenir à son objectif, le projet Arsène s’attardera sur toute la chaîne de valeur. À commencer par la sélection des semences. "Il faut en moyenne 10 ans entre le début des recherches sur une sélection et sa commercialisation. Nos critères doivent donc correspondre aux conditions agricoles et météorologiques dans une décennie", détaille Nathalie Harzic, responsable scientifique chez Cérience. Pour convaincre les producteurs de passer le pas du lupin, il faut déjà changer l’image de cette légumineuse, considérée comme instable avec des rendements fluctuants. "Il faut obtenir une certaine stabilité, afin de réduire les risques pour les agriculteurs qui se lancent, argumente Nathalie Harzic. Nous travaillons aussi sur la teneur en protéines, sur sa résistance aux maladies, ou encore aux épisodes de chaleur ou de froid."
Assurer une production de 30 quintaux par hectare
L’objectif affiché est d’assurer une culture de lupin autour des 30 quintaux par hectare, là où elle est aujourd’hui de 25 quintaux, afin d’assurer une rentabilité financière aux agriculteurs. "Cette culture reste peu connue, et donc peu maîtrisée. Les producteurs peuvent avoir tendance à surdensifier lors de la semence, ce qui rend les cultures propices aux maladies. Nous travaillons avec des agriculteurs qui maîtrisent le lupin, et parviennent déjà à cette barre des 30 quintaux. L’idée est de profiter de leur savoir-faire pour identifier les facteurs clés de leur réussite. De plus, nous pourrons lancer un club de producteurs locaux, afin d’amener une dynamique de groupe et partager les pratiques qui fonctionnent", appuie Denis David.
Des avantages agronomiques
Il faut dire qu’Arsène ne semble pas manquer d’arguments pour convaincre un agriculteur qui serait intéressé. La culture du lupin demande peu de charge de travail, sans avoir besoin d’investir dans du matériel spécifique pour un céréalier. De plus, c’est une culture fixatrice d’azote, qui structure les sols et s’intègre bien dans la rotation des cultures. Les plantations suivantes peuvent bénéficier de cet azote avec des rendements potentiels plus élevés, tout en engendrant une économie d’intrants azotés pour les exploitants. Néanmoins, l’objectif n’est pas d’en faire un incontournable des parcelles chaque année. "Une culture de lupin pourrait se faire sur un terrain tous les cinq ans. Si on plante trop souvent la même culture au même endroit, c’est aussi un facteur favorisant la propagation de maladies", explique Nathalie Harzic. Et si le lupin ne détrônera pas le soja de sitôt, ses petites fleurs violettes permettront aussi de faire de beaux paysages...