Michel Picon est un homme en colère. Le président de l’U2P, l’un des trois syndicats patronaux représentatifs avec le Medef et la CPME, ne digère pas les derniers chiffres mesurant l’audience des organisations d’employeurs.
La CPME a le plus d’entreprises, le Medef le plus de salariés
Tous les quatre ans depuis 2017, les services du ministère du Travail mesurent l’audience patronale en recensant le nombre d’entreprises adhérentes aux syndicats patronaux et le nombre de salariés qu’elles emploient. Une opération visée par des commissaires aux comptes.
En nombre d’entreprises, l’U2P arrive en deuxième position avec 221 772 adhérents. C’est moins que la CPME (243 709), mais plus que le Medef (148 914).
Sur le nombre de salariés, les artisans, commerçants et professions libérales représentées par l’organisation de Michel Picon sont en revanche bons derniers. Avec 775 508 salariés employés par ses adhérents, en majorité des TPE, l’U2P ne fait pas le poids face au Medef (10,8 millions de salariés) et à la CPME (5,5 millions).
Des entreprises comptabilisées plusieurs fois
Michel Picon conteste "le manque de crédibilité et de transparence" de ces chiffres. En cause : le fait que des entreprises puissent être comptabilisées plusieurs fois. Comment ? En adhérant à plusieurs organisations professionnelles membres de la même organisation interprofessionnelle ou en adhérant à un niveau régional et national d’un même syndicat patronal.
Selon les chiffres du ministère du Travail, les entreprises membres de l’U2P, de la CPME et du Medef emploieraient 17 millions de salariés. "Comment expliquer que ces trois organisations, représentant seulement un tiers des entreprises françaises, emploient apparemment tous les salariés du secteur privé ?", s’insurge Michel Picon. Le patron de l’U2P y voit "une manipulation", "des chiffres artificiellement gonflés" et dénonce "une mécanique infernale qui doit être arrêtée".
Michel Picon a écrit à la ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet, pour mettre fin à ce système de "comptabilisations multiples". Et menace de saisir le Conseil d’État. Ce ne serait pas la première fois qu’une juridiction serait amenée à se mêler du poids des syndicats patronaux. En 2021 déjà, la Cour administrative d’appel de Paris a annulé l’arrêté fixant les poids respectifs du Medef, de la CPME et de l’U2P, soulignant des irrégularités dans l’incorporation tardive d’adhérents à la CPME.
Un système qui favorise les grandes entreprises
Au-delà de cette critique, Michel Picon s’insurge contre un système qui "étouffe la voix des petites entreprises". La mesure de l’audience patronale permet en effet de fixer le poids de chaque organisation dans le dialogue social. Elle s’appuie pour cela sur le nombre de salariés des entreprises membres. Le Medef bénéficie ainsi d’un "droit à l’opposition" de 63,42 %, la CPME de 32,05 % et l’U2P de 4,53 %. L’organisation présidée par Patrick Martin, avec un poids de plus de 50 %, est donc la seule en capacité de s’opposer à un accord faisant suite à une négociation menée entre les représentants des employeurs et les syndicats de salariés.
Michel Picon ne conteste pas qu'"un agent Peugeot n’a pas le même poids que Stellantis". Il déplore que "des accords défavorables aux petites entreprises puissent être négociés". Alors même que ces dernières "constituent la majorité du tissu économique du pays".
Impact sur les organismes paritaires et le financement
L’audience patronale permet aussi de définir le nombre de sièges de chaque organisation dans les organismes paritaires et de sécurité sociale, gérés conjointement par les partenaires sociaux : le groupe de protection sociale AG2R La Mondiale, le régime de retraite complémentaire Agirc-Arrco, les Opérateurs de compétences (Opco) pour ce qui est de la formation professionnelle… Là encore, Michel Picon dénonce "une distorsion insupportable" : pour calculer la répartition des sièges, le poids des salariés compte pour 70 %, le nombre d’entreprises pour 30 %.
Enfin, l’audience patronale permet de flécher des financements vers les organisations patronales. En 2023, l’Association de Gestion du Fonds Paritaire National a ainsi accordé 14,7 millions d’euros au Medef, 8,8 millions à la CPME et 5,5 millions à l’U2P.
L’U2P veut faire évoluer les règles
Devant de tels enjeux, Michel Picon entend poursuivre le combat mené par l’U2P ces dernières années pour faire évoluer les règles. Pour ce qui est du calcul de la représentativité patronale, le représentant patronal réclame un mécanisme empêchant les comptes multiples au sein d’une même organisation professionnelle. Au niveau du dialogue social, il réclame qu’une ou plusieurs organisations patronales puissent s’opposer à un accord dès lors qu’elles représentent au moins 50 % du total des entreprises à une organisation. Ce qui permettrait à une alliance U2P-CPME de contrer le Medef. Pour ce qui est de la répartition des sièges au sein des organismes paritaires, il demande que le calcul prenne en compte à parts égales le nombre d’entreprises membres et le nombre de salariés.
"Patrick Martin, le président du Medef, n’a pas été mandaté pour affaiblir sa maison"
Le président de l’U2P doit maintenant faire entendre son message. Ce qui n’est pas une mince affaire. Le Premier ministre François Bayrou "m’a fait comprendre que ce n’est pas la priorité du moment", confie Michel Picon. Et pas sûr que les propositions de l’U2P déclenchent des élans d’enthousiasme au Medef, avoue le patron de l’U2P : "On en discute avec Patrick Martin, le président du Medef. Il est compréhensif. Mais il n’a pas été mandaté pour affaiblir sa maison…". Pas question pour autant de baisser les bras. "Je n’aurais de cesse de mener ce combat", prévient Michel Picon.