Didier Leroy, vous aviez été recruté par Toyota en 1998 pour mettre en place l'usine de Valenciennes afin de produire les modèles Yaris en France. Dans un contexte très difficile pour les constructeurs et équipementiers automobiles européens, comment se porte ce site nordiste aujourd'hui?
Ce site est le "contre-exemple" des délocalisations. L'usine de Valenciennes démontre que si l'on veut produire en France, c'est tout à fait possible. Mais il faut être innovant à tous points de vue, en commençant par l'innovation managériale. Le management doit être accessible, exemplaire, il doit apporter de l'énergie aux équipes. Cela doit être un créateur d'envie et donner du sens au travail des équipes. Lorsque Toyota a voulu ouvrir une usine en France, il m'est apparu cohérent de nous fournir au maximum en France, et de ne pas simplement y apposer un logo : 80% des composants viennent de France. Produite par un groupe japonais, la Yaris a ainsi été la première voiture Origine France Garantie. Les autres constructeurs n'ont pas compris l'intérêt au départ, notre idée a même été raillée. Mais l'usine de Valenciennes est maintenant le plus gros site de production de voitures en France (l'objectif est de porter la production à 300 000 unités par an pour fournir l'Europe, NDLR).
La 5 millionième Yaris y a été produite en novembre 2024. Et Toyota ne semble pas remettre en cause ses moteurs hybrides. Pourquoi cette position à contre-courant du tout électrique?
En 2000 déjà (année du lancement de la Prius hybride en Europe, NDLR), personne ne semblait croire au moteur hybride. Mais Toyota ne renie pas ses positions et croit dans cette solution d'avenir. Nous ne sommes pas les seuls d'ailleurs : alors que les dirigeants européens se focalisent sur l'électrique, les Chinois arrivent en Europe avec des hybrides et des hybrides rechargeables, et pas seulement avec des véhicules tout électriques.
Vous apparaissez critique sur les choix de l'Union Européenne en matière d'électrification du parc automobile et d'interdiction des moteurs thermiques après 2035 ?
Nous devons absolument réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il y a de multiples solutions. La motorisation électrique n'est pas la réponse universelle. Elle sera la bonne solution pour la mobilité urbaine et péri-urbaine, mais il faut intégrer les vrais besoins et attentes des clients. Avant donc d'imposer aux constructeurs une technologie, prenons en compte les conditions d'utilisation et le développement des infrastructures (recharges, etc.). De plus, les limites du marché et les décisions européennes peuvent interférer avec cela. Et n'oublions pas l'arrivée des marques chinoises et l'impact sur l'emploi en Europe du passage au tout électrique à "marche forcée".
Mis à part le prix d'achat au consommateur, quelle autre limite du marché peut interférer sur le développement des voitures électriques?
Toyota a une filiale dans le lithium (composant des batteries électriques, NDLR). Mais c'est un groupe très rentable, qui peut se permettre d'attendre un contexte plus favorable. Ce n'est pas le cas de tout le monde: 40% des producteurs de lithium sont en faillite. La production va donc baisser dans les prochaines années alors que la demande va augmenter. Les prix vont flamber et il y aura des risques importants de ruptures d'approvisionnement.
Quelles sont selon vous les solutions pertinentes, autres que l'électrique, pour réduire les gaz à effet de serre émis par les véhicules?
Il y a 285 millions de voitures sur la route en Europe actuellement. En France, environ 20% du parc automobile, jugé trop polluant, serait à renouveler… et je ne parle même pas de l'Afrique! L'urgence climatique ne peut pas être traitée uniquement par le renouvellement du parc des véhicules. De plus, le coût des nouveaux véhicules zéro émission ne fait que reculer le renouvellement du parc, les clients gardant de plus en plus longtemps leur voiture. Un passage rapide à des carburants beaucoup moins polluants est aussi un moyen très efficace de décarboner rapidement le parc automobile. Le fait de continuer à travailler sur le progrès des motorisations est donc indispensable, et sachez que les recherches sur les carburants propres progressent très vite, notamment chez Toyota. Il est vrai que ce carburant est encore produit en quantité très limité et reste cher. Mais qu'en sera-t-il dans 10 ans? Je pense que nous aurons de belles surprises dans ce domaine.
A quoi ressemblera selon vous la voiture de demain?
Il n'y aura pas de modèle unique. La technologie sera multiple, selon les territoires: électrique dans les métropoles, thermique ou hybride en campagne. Quoi qu'il en soit, la motorisation sera de plus en plus propre et d'un très haut niveau de sécurité. Le vieillissement de la population va par ailleurs générer un besoin de mobilité adapté qui ne se règle pas par le transport en commun. Il va falloir développer de nouvelles solutions — certains parlent de voitures autonomes... L'accessibilité de la mobilité est la première source de liberté de chacun. Et l'objectif de Toyota est de permettre la mobilité pour tous, en ne laissant personne au bord de la route.