Didier Leroy est l’un des hauts dirigeants de Toyota, groupe parmi les plus rentables au monde. Le président de Toyota Motor Europe fut même le premier "gaijin" ("étranger") à intégrer la gouvernance du groupe japonais. Le Nordiste a eu sous sa responsabilité 370 000 collaborateurs, encore 78 000 aujourd’hui. Pourtant, il l’affirme : "Je n’ai jamais eu de plan de carrière."
La passion du ballon rond
Le jeune Ch’ti n’avait qu’une ambition : "jouer au football". "Je me débrouillais plutôt bien, d’ailleurs, au poste de milieu de terrain. J’avais été recruté au centre de formation du Losc, le club de Lille. Mais je me suis fait une grave blessure à la cheville — une triple fracture de la malléole interne droite. Avec une fracture comme ça, c’était fini… À seize ans, en dix minutes, on m’a dit que je ne serai jamais footballeur professionnel", raconte le natif de Dechy.
La voie des copains
L’adolescent ne sait quelle trajectoire prendre. Ce sera celle d’un ami. "S’il avait voulu être boulanger, je serais devenu boulanger. Je pensais surtout suivre les copains à cette époque", confie Didier Leroy. "Comme j’avais de bonnes notes au lycée, on m’a incité à continuer mes études", glisse-t-il sobrement. Il entre en classe préparatoires à Armentières, dans son Nord de toujours, puis à l’École supérieure des sciences et technologies de Nancy — rebaptisée depuis Polytech Nancy (Meurthe-et-Moselle). Ce petit-fils de maçon et d’ouvrier des mines, fils d’un employé de la Sécurité sociale et d’une vendeuse en magasin de meubles entend alors respecter l’opportunité qui lui est offerte. C’est en élève sage et studieux qu’il obtient son diplôme d’ingénieur en 1981.
Renault à la chaîne
Au début des années soixante-dix, il va observer l’évolution du chantier de l’usine Renault de Douai avec son grand-père, à cinq kilomètres de chez lui. Il y commencera sa carrière, en 1982. Chez Renault, "les jeunes ingénieurs devaient passer quelques semaines aux côtés des ouvriers pour comprendre les modes de fabrication. Mais un directeur m’a proposé d’aller travailler sur la chaîne, pendant deux ans ! J’ai pris cela pour une punition. Lui m’a assuré que j’en tirerais des compétences que les autres cadres n’auraient pas", se souvient Didier Leroy. Il comprend la satisfaction des ouvriers en fin de journée, quand la chaîne s’arrête. "Moi aussi je trouvais ça dur et pénible. Sauf que j’avais quand même le salaire d’ingénieur en plus."
Cette expérience lui a offert une vision du management en écran large. "Lorsqu’un cadre disait que cela n’avançait pas assez vite, ou que les ouvriers étaient trop feignants, je pouvais lui faire remarquer qu’il fallait peut-être revoir l’organisation et le management."
Repéré par Carlos Ghosn
En 1996, Didier Leroy a le profil pour prendre la direction adjointe de l’usine du Mans. Avec 4 800 des 5 300 salariés sous sa responsabilité (contre 2 000 employés au total aujourd’hui). Logiquement, le jeune directeur se voit ensuite à la tête d’une plus grosse usine. Le PDG Carlos Ghosn en décide autrement et en fera son bras droit. "On parle d’une époque où Carlos Ghosn était considéré comme un génie industriel… Après, c’est catastrophique…" souffle Didier Leroy.
Numéro 2 de Toyota
En 1998, le haut cadre de Renault est approché par Toyota pour développer une usine en Europe. Incrédule au premier appel — "J'ai cru à une blague" —, Didier Leroy se fait confirmer l’intérêt du constructeur pour son potentiel. Le grand patron de Toyota en personne atterrit un soir pour le convaincre avant de redécoller le lendemain matin… Cette fois le destin du petit footballeur de Dechy s’envole vers d’autres horizons.
Après avoir œuvré pour ouvrir en 2001 l’usine Yaris, à Onnaing près de Valenciennes, Didier Leroy devient numéro 2 de Toyota en 2015. Il entretient avec Akio Toyoda, arrière-petit-fils du fondateur du groupe, une relation de confiance qui lui donnera le privilège de contredire parfois le patron, chose impensable dans la culture japonaise. Sa famille ne le suit pas au Japon. Sa femme Patricia préfère "rester près des enfants et des petits-enfants". "Il travaillait de 6 h 30 à 22 h de toutes façons", nous glisse avec précision son ancienne professeure de technologie.
Un jet et la tondeuse
Le groupe nippon met alors à disposition de son dirigeant français un jet privé afin qu’il puisse faire des allers-retours à sa guise. Des privilèges qui pourraient ne plus lui faire toucher terre. Mais l’homme du Nord a poursuivi son ascension en voulant continuer de vivre comme tout le monde. En sortant de son jet, il pouvait ainsi tondre la pelouse le week-end ou pousser un caddie pour faire les courses avec son épouse. Et surtout passer du temps avec ses proches.
En 2020, Didier Leroy décide de ralentir et revient prendre des responsabilités en Europe. Il confie avoir fait une carrière exemplaire "sans jamais avoir eu de plan de carrière". De même, il n'imagine pas de plan de retraite. À 67 ans, le dirigeant veut continuer d’avancer avec le constructeur japonais.