Ne serait-on pas aujourd’hui en train de vivre un changement de paradigme avec les plans d’électrification du gouvernement et de l’Europe ?
Il y a effectivement un changement de paradigme. Ce qui change, c’est que l’objectif de souveraineté énergétique est en train de prendre le pas sur celui de la décarbonation, précédemment prioritaire. Il y a deux raisons à cela. La première est géopolitique avec le besoin de réduire plus rapidement la consommation d'énergies fossiles que l’on importe. La deuxième, c’est la compréhension de la finitude de la biomasse. La ressource énergétique à l’infini, c’est l’électricité.
Industrie, chauffage, moyens de transports, datacenters… : la production électrique française est-elle suffisante pour satisfaire les besoins futurs ?
La France exporte en électricité l’équivalent de la consommation annuelle de la Belgique. La production électrique de la Finlande équivaut à notre surplus de production… En quantité, nous avons ce qu’il faut et nous continuons d’installer des capacités de production.
Aujourd’hui, le problème majeur du système électrique français, c’est le déséquilibre entre l’offre et la demande : l’offre est trop importante par rapport à la demande, ce qui génère des prix négatifs. Alors, cela crée pour les entreprises des opportunités de marché, mais cela aboutit aussi au transfert du financement du système électrique, de l’usager vers le contribuable (via l’État qui finance EDF, NDLR).
Votre rapport insiste sur un effort de pédagogie à mener auprès des entreprises. Les industriels français ne sont pas suffisamment sensibilisés à ces enjeux de l’électrification ?
L’énergie n’est pas la préoccupation principale des industriels, mis à part pour les énergo-intensifs (les très gros consommateurs, NDLR). Globalement, la valeur ajoutée des industriels est davantage dans le procédé et dans l’optimisation de la consommation énergétique.
Les marchés des énergies ne relèvent pas forcément de leurs champs de compétences. Le marché de l’électricité est ainsi plus complexe que celui du gaz. Ce dernier est relativement simple à comprendre : on achète des molécules, on les stocke et on les consomme. Dans l’électricité, on rajoute des critères de temporalité, d’instantanéité, de saisonnalité.
"Le prix des hydrocarbures explose, mais le prix de l’électricité en France reste stable"
Deuxième niveau de complexité : la crise énergétique de 2022 n’a pas été correctement comprise. À l’époque, on pointait du doigt le marché européen et l’indexation du prix de l’électricité sur le prix du gaz. La crise énergétique actuelle nous prouve le contraire : le prix des hydrocarbures explose, mais le prix de l’électricité en France reste stable. La crise énergétique de 2022 était liée à l’effondrement de notre production électrique.
Troisième niveau de complexité : les règles du marché de l’électricité français ont changé en 2026 avec la suppression de l’Arenh (dispositif ayant permis aux fournisseurs d’acheter de l’électricité nucléaire d’EDF à prix régulé, NDLR). Tout cela fait qu’il est nécessaire de bien expliquer aux entreprises comment ce marché fonctionne et comment elles peuvent en tirer profit.
L’électricité est-elle plus rentable que les autres énergies dans l’industrie ?
Le bilan du premier semestre 2026 que vient de publier RTE dit que le prix d’approvisionnement de l’électricité est en France plus bas que celui de l’Espagne, dont on a beaucoup vanté la compétitivité de l’électricité (le prix à terme français pour livraison en 2027 s’est élevé en moyenne à 54 €/MWh contre 57 €/MWh en Espagne, NDLR).
"Le prix est inférieur depuis trois ans en France, à celui de l’Espagne"
Sur le marché spot, le prix est inférieur depuis trois ans en France, à celui de l’Espagne. Et ce marché spot offre aux entreprises des opportunités de prix. On a ainsi eu l’an dernier 400 heures de prix négatif et 1 000 heures à moins de 20 euros du mégawattheure.
Dans de très nombreux cas, l’électricité est compétitive par rapport au gaz. il ne faut pas oublier que les mécanismes de facturation du CO2 et les mécanismes d’ajustement aux frontières renchérissent le prix du gaz.
Enfin, l’électrification peut aussi générer de la performance dans le procédé de fabrication. Cela peut par exemple se traduire par une réduction de la consommation d’énergie.
En termes des technologies, qu’est ce qui est mature aujourd’hui et qu’est ce qui l’est moins ?
Pour tout ce qui relève de la production de chaleur à moins de 200 degrés, l’électrique fonctionne très bien. Tout comme les fours et l’induction.
Toutefois, la difficulté des fours, c’est que cela nécessite une étude liée au process. Par exemple, dans l’industrie verrière, il y a une partie de la cuisson qui ne peut pas basculer à l’électrique pour des raisons de qualité de produit, parce que le procédé nécessite une flamme, ce que ne permet pas de faire l’électrique. Mais ce n’est pas un drame si on n’électrifie pas à 100 %.
L’électrification de l’industrie doit d’abord passer par des procédés standardisables pour les PME et les ETI. Cela suppose des mécanismes publics, généralisables en matière de soutien et d’accompagnement.
A contrario, pour les 50 plus gros sites émetteurs de CO2, il va falloir du cousu main. Cela sera un peu plus compliqué parce que c’est hyper intensif en capital, nécessite des développements technologies qui existent mais qui ne sont pas encore à l’échelle ou à un prix compétitif. Les filières de l’acier, de l’ammoniac ou du verre nécessitent ainsi un accompagnement plus intense de la part de l’État. Ce n’est pas un grand nombre d’entreprises, mais c’est un gros volume de consommation d’énergie.
Est-ce que les aides aux entreprises sont adaptées ?
Il faut d’abord simplifier un certain nombre d’accès aux aides. Il y a encore des endroits où on demande de faire plusieurs études avant de procéder, et les demandes ne sont pas toujours faites dans le bon ordre. Deuxièmement, il faut de mon point de vue accompagner à l’externalisation et ce, à deux niveaux. Sur l’achat de l’énergie d’abord : c’est un métier de spécialiste et une PME n’a pas forcément les compétences en interne. Autant l’externaliser. La deuxième chose, c’est que sur le financement de l’investissement, il y a beaucoup d’argent disponible pour financer la décarbonation industrielle, mais là encore, c’est un métier de spécialiste d’aller chercher ces fonds. Seul, un industriel aura du mal à aller chercher ses financements. Il est préférable de passer par un intermédiaire.
Que diriez-vous à un industriel pour l’amener à s’intéresser à l’électrique ?
L’électrique, c’est plus compétitif, plus performant et souverain.
Par quoi commencer pour réussir l’électrification de l’industrie ?
L’urgence est d’avoir une politique de réindustrialisation qui passe non pas par de grandes annonces de nouvelles usines, mais par le renforcement des sites industriels existants. Il n’y aura pas de réindustrialisation de la France s’il n’y a pas renforcement, renouvellement ou modernisation des outils industriels.
"Électrifier, c’est aussi moderniser le procédé industriel, pour rester compétitif au niveau mondial"
L’électrification est une opportunité parce qu’électrifier, ce n’est pas juste changer de vecteur énergétique. Électrifier, c’est moderniser le procédé industriel. C’est reprendre l’habitude d’investir dans un outil de production industrielle qui a une moyenne d’âge de plus de 17 ans en France, pour rester compétitif au niveau mondial. Moderniser notre industrie nous permettra de renouer avec l’investissement industriel et les gains de productivité.
Quels secteurs sont selon vous plus enclins à passer à l’électrique ?
L’agroalimentaire a des procédés adaptés à l’électrification et un besoin de modernisation de ses outils de production. Je suis convaincu que l’électrification de l’agroalimentaire générera à moyen terme un gain de compétitivité.