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"Pour se relever, Lemahieu passe du statut de fabricant à celui de marque fabricante"
Interview Lille # Textile et mode # PME

Martin Breuvart associé de Lemahieu "Pour se relever, Lemahieu passe du statut de fabricant à celui de marque fabricante"

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Après des années de croissance rentable, le fabricant français de vêtements Lemahieu est passé tout près de la procédure collective. Grevée par un contexte économique tendu depuis 2022, la PME lilloise continue de prôner le made in France. Pour se relever, elle s’est récemment recapitalisée et mise sur le lancement d’une nouvelle marque propre, au positionnement premium, Maison Lemahieu.

Martin Breuvart, asssocié chez Lemahieu et responsable du développement — Photo : Elodie Soury-Lavergne

Après plusieurs années de croissance, Lemahieu connaît depuis 2022 un net ralentissement de son activité, que s’est-il passé ?

J’ai repris cette entreprise en 2018, aux côtés de Loïc Baert. En misant sur la fabrication de vêtements en France, nous avons connu une croissance exponentielle et rentable jusqu’à fin 2021. L’entreprise est passée de 90 à 150 salariés et nous refusions régulièrement de nouveaux clients, faute de pouvoir suivre la cadence. Durant cette période, nous avons investi dans nos collections, le site Internet, de nouveaux systèmes de gestion, mais aussi dans l’outil production. Cela s’est traduit par l’achat de nouvelles machines, ainsi que par l’acquisition de deux ateliers en Normandie.

Puis, en 2022, est arrivée la guerre en Ukraine, provoquant une crise de l’énergie, aux côtés de l’inflation. Notre clientèle B to B (50 % de l’activité NDLR), qui se compose d’enseignes de prêt-à-porter de milieu de gamme, a été touchée de plein fouet par la hausse des prix, qui s’est ajoutée à la concurrence d’enseignes de fast fashion. Cette crise s’est traduite par des concentrations ou des fermetures d’enseignes, et par un recul de la consommation sur le made in France. En 2023, Lemahieu a réalisé un chiffre d’affaires de 5,7 millions d’euros, en baisse de 30 % par rapport à 2021, alors que l’on prévoyait une croissance de 15 %. 2022 et 2023 ont été deux années marquées par des pertes. Nous employons désormais 100 personnes, en lien avec des départs volontaires ou à la retraite qui n’ont pas été remplacés. Avec cet effondrement du marché, alors que nous venions de nous endetter, Lemahieu est passé à deux doigts de la procédure collective.

"Lemahieu est passé à deux doigts de la procédure collective".

Malgré cette mauvaise passe, croyez-vous toujours en la pertinence du made in France ?

L’objectif de l’entreprise reste de fabriquer le vêtement le plus propre au monde. Lemahieu achète des bobines de fil, puis réalise en interne l’ensemble des différentes étapes de production d’un vêtement, sauf la teinture. Au final, un vêtement qui sort de chez Lemahieu est deux à trois fois moins carboné qu’un vêtement fabriqué en Asie. 80 % des Français plébiscitent le made in France mais dans les faits, seuls 3 % achètent du textile produit en France. 70 % des vêtements vendus en France sont d’ailleurs issus de la fast fashion… En moyenne, une personne en France achète entre 30 et 40 vêtements par an. Je reste convaincu qu’en achetant deux fois moins, il est possible d’acheter plus cher des vêtements de meilleure qualité, qui seront portés deux fois plus longtemps. Nous garantissons par exemple cinq ans notre tee-shirt en lin. Ce réflexe permet aux consommateurs de faire des économies, tout en réduisant l’impact carbone et en contribuant au modèle social français.

"70 % des vêtements vendus en France sont issus de la fast fashion"

Est-ce la récente réorganisation du capital qui a sauvé l’entreprise ?

En partie. Mon associé Loïc Baert a revendu ses parts et cinq entrepreneurs des Hauts-de-France (Sébastien Olivier, Vianney Bossut, Stéphane Coisne, Antoine Fortin et Nicolas Clément), issus de mon réseau, ont rejoint le capital. Lemahieu compte donc six associés, aucun n’étant majoritaire dans cette nouvelle organisation. L’opération apporte à l’entreprise à la fois des fonds propres et des compétences. Ces nouveaux associés sont des personnes physiques, qui ont chacun leur propre entreprise et croient à la fois en l’industrie et en la production locale. Ils possèdent des champs de compétences différents, dans le web, le textile, le management… L’un des associés, Nicolas Clément, a pris la direction générale de l’entreprise, amenant son expertise industrielle. Il était jusqu’alors responsable de production de l’usine Toyota d’Onnaing, près de Valenciennes. À l’issue de cette recapitalisation, Lemahieu dispose d’une visibilité sur la trésorerie d’un an et demi, contre quatre mois auparavant. Mais ce qui a également contribué à sauver l’entreprise, c’est d’avoir pu renégocier la dette auprès de nos partenaires bancaires, afin de la solder, avec le peu de trésorerie restante avant la recapitalisation.

"À l’issue de cette recapitalisation, Lemahieu dispose d’une visibilité sur la trésorerie d’un an et demi"

Avec la création de Maison Lemahieu, votre stratégie est désormais d’accélérer sur les marques propres ?

Lemahieu réalise pour le moment 50 % de son activité avec ses trois marques propres, dont Achel et Hekla pour les plus anciennes, et l’autre moitié pour le compte de marques de prêt-à-porter comme Le Slip Français, 1083, Jules, In Extenso… Grâce à notre marque de prêt-à-porter Maison Lemahieu, lancée en début d’année sur un positionnement premium, nous voulons porter ce chiffre à 70 %. Notre stratégie est de passer du statut de fabricant avec ses marques, à celui de marque fabricante. Quant à l’ambition, elle est de réaliser 10 millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire sur notre site Internet avec Maison Lemahieu, d’ici cinq ans.

Comment comptez-vous imposer cette nouvelle marque ?

Les ventes de Maison Lemahieu démarrent sur le web uniquement, un canal de ventes qui a enregistré une progression de 50 % depuis 2018. Aujourd’hui, 25 à 30 % de notre chiffre d’affaires est réalisé via notre site web. Nous envisageons ensuite de déployer Maison Lemahieu dans des magasins multimarques, dès l’année prochaine. Nous portons d’autres projets mais la priorité pour Lemahieu est de renouer avec la rentabilité. Pour faire connaître cette nouvelle marque, nous misons notamment sur la notoriété préexistante du nom Lemahieu, sachant que l’entreprise a été fondée en 1947. Nous allons aussi faire connaître Maison Lemahieu grâce au salon du Made in France, ou en réalisant des collaborations avec d’autres marques. Si nous misons beaucoup sur cette marque, il nous paraît important de maintenir nos deux activités. Nos marques propres apportent davantage de marge à l’entreprise, sachant que celle-ci est globalement faible dans le secteur textile. Quant à la fabrication pour le compte d’autres enseignes, elle apporte le volume nécessaire pour faire tourner l’atelier de production.

Une vue de l’atelier de production de Lemahieu — Photo : Elodie Soury-Lavergne

Qu’est-ce qui pourrait donner un nouveau souffle à l’industrie textile française ?

Pour maintenir une filière textile en France, tout le monde doit faire un effort. Nous avons besoin que le consommateur franchisse le pas, ce qui ne signifie pas qu’il doit acheter 100 % de made in France. On peut manger bio un jour et pas le lendemain, c’est pareil pour les vêtements… Mais le consommateur ne peut pas être le seul à faire des efforts. Nous avons besoin que les marques de prêt-à-porter jouent le jeu, sans mettre à mal leur modèle économique, en s’engageant sur un petit pourcentage de produits made in France. Enfin, l’ensemble de la filière textile attend des mesures de bon sens de l’État, par rapport à l’impact de la concurrence étrangère. Il n’existe pas, par exemple, de contrôles pour des marques de fast fashion comme Shein, qui ne respectent pas les règles européennes d’hygiène sur l’usage de produits chimiques, ni les normes environnementales. Les commandes passées sur Internet auprès de ces marques étant généralement inférieures à 150 euros, en raison des prix pratiqués, elles échappent aux droits de douane. Il est nécessaire que l’État soit moteur sur ces sujets. Il se doit aussi d’être modèle, en particulier sur les appels d’offres publics, en incluant des critères tels que l’impact carbone, la distance de fabrication ou encore la contribution au modèle social français.

Lille # Textile et mode # PME # Made in France # Capital