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Pilotes, usine, essais, clients : le dirigeable de Flying Whales en ordre de marche
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Pilotes, usine, essais, clients : le dirigeable de Flying Whales en ordre de marche

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L’usine prévue en Gironde a beau se faire attendre, elle ne reflète en rien les avancées du projet de dirigeables porté par l’entreprise franco-québécoise Flying Wales. En 12 ans, la machine s’est déjà largement mise en action, impliquant encore davantage la Nouvelle-Aquitaine.

Pour Vincent Guibout, directeur général de Flying Whales, la force du projet tient à son écosystème complet : un actionnariat public-privé, un marché porteur et surtout un écosystème industriel investi et partie prenante de l’aventure — Photo : Caroline Ansart

Bien au-delà de l’usine de dirigeables qu’elle est censée accueillir en Gironde, la Nouvelle-Aquitaine a moult raisons de suivre de près les avancées du projet industriel de Flying Whales. Unique région de France au capital, elle abrite déjà un bureau à Bordeaux de 30 collaborateurs, - alors que le siège est à Paris - et plusieurs entreprises déjà impliquées dans son développement. Elle a donc des intérêts économiques majeurs à voir effectivement voler la baleine LCA60T, ce nouveau moyen de transport cargo qui promet de charger dans les airs jusqu’à 60 tonnes.

Des entreprises locales parmi les partenaires industriels

Partie du concept imaginé en 2012 pour faciliter l’exploitation du bois par l’Office national des forêts (ONF) dans les zones difficiles d’accès, Flying Whales est aujourd’hui une entreprise de 250 salariés qui a déjà levé 160 millions d’euros. Son actionnariat est désormais porté à 25 % par le gouvernement du Québec via Investissement Québec, à environ 20 % par la Région Nouvelle-Aquitaine et l’État, et à 55 % par des actionnaires privés français, via notamment des acteurs stratégiques (comme Aéroport de Paris, l’ONF ou Air Liquide), industriels (Bouygues) et des actionnaires financiers (comme la Société générale).

Le dirigeable de Flying Whales est présenté comme une solution décarbonée au service des industries (bois, construction, énergie…), de la logistique, de l’aide humanitaire — Photo : Flying Whales

La structure affiche aussi une cinquantaine de "partenaires" industriels sur le développement. "Nous préférons parler de partenaires plutôt que de fournisseurs puisque la plupart investissent en "risk sharing" (risque partagé). Nous signons des contrats d’une vingtaine d’années pour assurer le développement et la production en série. Les technologies que les entreprises développent pour nous sont celles de toute l’aviation demain, avec la garantie d’une exclusivité. Pour les entreprises du projet, c’est une rampe de lancement phénoménale. Les industriels se positionnent, verrouillent les marchés et les certifications sur leurs technologies. Ce n’est pas pour rien que des acteurs comme Thalès par exemple investissent en fonds propres (le groupe gère les commandes de vol, NDLR)." L’inverse est aussi vrai : une des forces de Flying Whales est de reposer sur des industriels existants et aux savoir-faire éprouvés.

Le dirigeable LCA60T pourra charger et décharger jusqu’à 60 tonnes de fret en stationnaire — Photo : Flying Whales

Un des derniers arrivés en date est le girondin Exoes qui fabriquera les batteries du dirigeable. Dans la région, il rejoint entre autres le groupe d’ingénierie girondin Serma expert en électronique embarquée, Epsilon Composite à Gaillan-en-Médoc (Gironde) pour la structure rigide du dirigeable en composite, Reel à La Rochelle (Charente-Maritime) pour le système de levage de charge, le rochelais High Point pour l’ingénierie de l’assemblage de textiles, le groupe girondin d’énergies renouvelables Valorem ou encore le cabinet bordelais de design Félix et Associés intervenu sur le simulateur de vol présenté récemment.

Une partie des essais en Gironde et à Bayonne

À ceux qui s’impatientent ou doutent de voir un jour décoller ces géants de 200 m de long et 50 m de diamètre, Vincent Guibout répond sereinement. "Le cycle d’un développement aéronautique est de 10 ans. C’est le temps nécessaire pour développer les technologies, valider les homologations, les certifications, etc. Cela a été le délai pour un nouveau modèle d’Ariane comme pour l’A380. Imaginez que pour le dirigeable, nous devons nous-mêmes créer les bases de certifications…"

Une étape déjà franchie. L’heure est désormais aux tests. "Nous sommes en phase d’essai sur les quatre grands aspects du projet : la structure en carbone, les systèmes d’équilibre (l’hélium, les treuillages et ballastes), la propulsion et l’avionique", explique le dirigeant. D’avril à juillet 2024, des tests ont notamment été réalisés à Sadirac (Gironde) dans un entrepôt loué pour l’occasion. "Intitulés Origami tests, ils ont été réalisés sur une version fabriquée à l’échelle 1/5e par le toulousain Héméria - qui s’est vu confier les cellules de gaz qui sustentent le dirigeable - pour valider les processus de pliage et dépliage du ballon, de gonflage des cellules d’hélium, de maintenance et de gestion du gaz."

Flying Whales a mené des tests entre avril et juillet 2024 sur le gonflage des ballons, à Sadirac en Gironde — Photo : Flying Whales

Quant à la propulsion hybride, le turbo générateur développé à Montréal sera testé dans les prochains mois au Québec, et les propulseurs électriques sur le banc d’essai tout juste mis au point par Akira Technologies à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques).

Une école de pilotes… en Nouvelle-Aquitaine ?

Flying Whales s’enquiert déjà de ses futurs pilotes. "Nous avons nos quatre premiers pilotes certifiés", annonce Vincent Guibout. "Nous allons monter une école de formation l’an prochain. Le lieu n’est pas déterminé mais nous privilégions la Nouvelle-Aquitaine."

Où en est le projet d’usine en Gironde ?

L’usine, elle, se fait attendre. Prévu à Laruscade (Gironde) sur 75 hectares, l’unique site d’assemblage en Europe "est dans sa dernière ligne droite", assure Vincent Guibout. Sa construction devait initialement commencer début 2024 avant un premier avis défavorable de l’Autorité environnementale en octobre 2023. Nouvelle copie en avril, nouvel avis - toujours consultatif - en octobre 2024 : l’Autorité environnementale a salué les progrès mais encouragé à chercher un autre lieu. Une option vite balayée par le président de région : "Tenter d’opter pour un autre site ferait prendre un très grand retard au projet et lui serait très préjudiciable", a déclaré Alain Rousset, confirmant la poursuite du projet avec le lancement de l’enquête publique début 2025. "Par ailleurs, des améliorations ont d’ores et déjà été identifiées pour le dossier. L’objectif est, comme depuis le début, de démontrer que la démarche environnementale est à la hauteur des enjeux du site", précise Vincent Guibout.

Repoussée à 2026, la livraison de l’usine sera vraisemblablement encore retardée puisque le chantier doit durer 12 à 18 mois. S’ensuivra un an d’assemblage et d’essais avant les premiers vols.

Chiffré à 150 millions d’euros, le chantier a pour l’instant la Région et la communauté de communes Latitude Nord Gironde comme maître d’ouvrage, mais a vocation à être financé par des acteurs privés auxquels Flying Whales louera les constructions. Le site doit alimenter les marchés européen et africain. Deux autres usines sont prévues au Canada et dans le Pacifique, probablement en Australie si les discussions en cours pour son entrée au capital aboutissent.

Un marché de 800 appareils, la concurrence en branle

À la clé ce sont 300 emplois, promet le dirigeant pour une production de 160 dirigeables en dix ans. "On estime le marché à environ 800."

Flying Whales est née de la nécessité pour l’Office national des forêts de mieux exploiter le bois dans les zones d’accès difficile — Photo : Flying Whales

Et si Flying Whales ne veut pas voir sa première usine retardée davantage, c’est que l’entreprise craint d’être talonnée par la concurrence. Preuve que le concept est solide, diront les plus enthousiastes. "Le fondateur de Google a aussi lancé un projet. Ils ont trois à quatre ans de retard mais ils ont les moyens. À nous d’être forts techniquement et commercialement", calcule Vincent Guibout.

Côté opérateurs, Flying Whales assure avoir "60 accords clients". Voué au transport de charges lourdes et encombrantes - bien au-delà des grumes pour lesquels il a été créé - le dirigeable LCA60T intéresserait par exemple ArianeGroup qui a signé une lettre d’intention début 2023, Airbus, des armateurs, des acteurs de l’énergie, de l’aide humanitaire ou des États en quête de désenclavement.

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