À peine la porte de Spartan Space (10 salariés ; CA 2024 : 1 M€) poussée, dans une zone industrielle de Septèmes-les-Vallons, aux portes de Marseille, le ton est donné : l’entreprise n’a rien de classique. Sur la droite, une sorte de grande tente blanche sur pilotis dorés sur laquelle on peut lire "lunar base camp". Sur les murs, des photos de l’espace. Sur le sol, la surface de la Lune. Sur des étagères, des figurines d’astronautes. Et sur des mannequins, des scaphandres.
De la Comex à Spartan Space
Ajoutez à cela d'obscures formules mathématiques inscrites au feutre fluo sur les vitres des espaces de travail, une salle de contrôle bardée d'écrans et une chambre "grise" avec du simulant de poussière de Lune fourni par l'Agence spatiale européenne et la Nasa… Vous aurez une idée de l'univers dans lequel évoluent Peter Weiss et une partie de son équipe. Un groupe d'architectes, astronautes, conseils et ingénieurs, parmi lesquels figurent plusieurs anciens de la Comex, entreprise marseillaise mondialement connue pour ses techniques liées aux explorations sous-marines en grande profondeur, aux chantiers hyperbares et plus largement pour ses interventions en milieux extrêmes. Ils ont été licenciés au moment du Covid, comme le fondateur de cette deeptech.
Concevoir un habitat pour les astronautes sur la Lune
Ancien directeur Espace et Innovation de la Comex, ce dernier a alors décidé d'utiliser son expertise dans un autre cadre. C'est ainsi qu'est né Spartan Space en 2021, à Brignoles dans le Var avant de déménager à Marseille, puis à Septèmes-les-Vallons pour disposer de davantage de surface afin d'installer le camp de base lunaire Eurohab qu'ils développent. Et dont la maquette grandeur nature accueille le visiteur. "On est des extraterrestres", s'amuse le dirigeant de cette start-up spécialisée dans l'habitat en milieux extrêmes (de l'espace aux grandes profondeurs sous-marines), qui aime raconter que son métier consiste à "construire des maisons sur la Lune".
Un pari risqué
Ce qui n’est pas faux mais reste réducteur. Car si le projet principal de Spartan Space est bien Eurohab, qui est destiné à accueillir quelques jours les astronautes explorant la Lune, pour leur permettre d’aller au-delà du périmètre de 10 kilomètres autour de leur capsule, il ne se "limite" pas à ça. Ce ne serait d’ailleurs absolument pas rentable pour le moment. "Je gagne mon argent avec l’ingénierie, les tests en chambre grise et la vente de simulateurs puis je le perds avec Eurohab, sourit Peter Weiss. Tous nos bénéfices sont réinvestis dans ce projet. On prend un risque énorme mais j’y crois."
Miser sur l’économie lunaire
Comme il croit à "une économie lunaire" à l’image de l’économie spatiale ou maritime. "Les Américains ont promis une présence sur la Lune et au-delà de l’habitat, il y a toute une logistique à créer", assure ce "fan" du satellite de la Terre auquel il a consacré son doctorat. "L’Europe devrait se positionner sur ce volet mais la Lune n’est pas du tout dans son viseur. Dans 3 à 4 ans, les Américains vont y retourner, puis les Chinois et même les Indiens. Et on se plaindra, comme pour l’IA ou pour Internet. Nous, on trace notre chemin, seuls, on verra dans 20 ans", lance le chef d’entreprise franco-allemand, amusé par l’idée d’être à contre-courant. "C’est dans notre ADN de proposer des alternatives, d’être créatifs. Peut-être qu’on va échouer mais on aura essayé."
Des collaborations avec Thales Alenia Space, Airbus et Michelin
Aujourd’hui, il le reconnaît très franchement, l’entreprise reste "modeste" et "fragile", mais elle compte une dizaine de collaborateurs dont un Ukrainien et un Indien et travaille avec des partenaires qui font référence. Elle a ainsi livré I-hab, à Thales Alenia Space, en Italie. Une maquette taille réelle d’un des modules que l’Européen doit construire pour la station lunaire Lunar Gateway. Elle s’associe à Airbus et Michelin sur Eurohab.
Un scaphandre conçu avec Decathlon bientôt sur l’ISS
Et s’unit au Centre national d’études spatiales (Cnes), à l’Institut de médecine et physiologie spatiales (Medes) et à Decathlon pour développer la combinaison intra-véhiculaire Eurosuit, grâce à des financements de l’Agence spatiale européenne et du Cnes (environ 340 000 euros jusque-là).
Le prototype va rejoindre la Station Spatiale Internationale (ISS) début 2026. Destinée à renforcer la sécurité et l’ergonomie en cas d’urgence, Eurosuit y sera testée par l’astronaute française Sophie Adenot, qui part dans le cadre de la mission Epsilon. Elle pourrait non seulement être ensuite adoptée pour d’autres missions, mais aussi être adaptée pour d’autres marchés, dont l’aéronautique. Et si "le marché est restreint, les sommes sont très élevées", nuance Peter Weiss.