Moselle
Philippe Gehl (Agco) : "Être propriétaire d’un château m’a fait grandir"
Interview Moselle # Logistique # ETI

Philippe Gehl directeur des opérations de la plateforme logistique Agco d’Ennery "Être propriétaire d’un château m’a fait grandir"

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Directeur opérationnel de la plateforme logistique d’Agco à Ennery (Moselle), Philippe Gehl rénove depuis presque 40 ans le château Saint-Sixte à Freistroff, à l’est de Metz. Il réhabilite pierre après pierre le site classé aux Monuments historiques racheté à l’état de ruine par son père. Un sacerdoce pour ce Lorrain passionné de 57 ans.

Philippe Gehl pilote la rénovation de son château grâce à la méthode Six Sigma, développée par Motorola pour améliorer l’efficacité des processus industriels — Photo : Philippe Bohlinger

Comment en êtes-vous venu à rénover un château ?

En 1986, mon père a acheté le château Saint-Sixte de Freistroff (Moselle) à des exploitants agricoles. Il était alors à l’état de ruine. Ses murs avaient servi à abriter du matériel agricole, sa chapelle faisait office de poulailler, etc. Cette acquisition n’était pas vraiment réfléchie. Mon père était principal adjoint dans un collège voisin et n’avait ni les moyens techniques ni les moyens financiers de rénover cette forteresse sans eau courante ni électricité. J’avais 19 ans à l’époque. La réhabilitation du site bâti à partir du XIIIe siècle, reconstruit au XVIe siècle et aujourd’hui classé aux Monuments historiques, est devenue un projet familial dans lequel je me suis engagé, un peu malgré moi, avec mon père et deux de mes frères. Nous y avons investi bon nombre de week-ends. Malheureusement, mon père est décédé cinq ans plus tard, à l’âge de 54 ans. Mes frères et moi avons poursuivi le chantier de manière toujours très artisanale, car il n’existe pas d’école de châtelain !

Au fil des ans, nous nous sommes aperçus que nous ne partagions plus la même vision du projet. J’ai racheté les parts de mes frères en 2007 et repris tout de zéro. J’ai défini un plan de restauration sur vingt ans de 5 millions d’euros d’investissement, une somme à ajouter au million d’euros déjà dépensé depuis le départ. J’ai fixé un cadencement quasi militaire : le chantier serait conduit par tranches de 300 000 à 350 000 euros de travaux chaque année. Ce plan 2007-2027 a été validé par l’État, la Région Grand Est et le Département de Moselle.

En quoi rénover un château s’apparente à de la gestion managériale ?

Gérer un château, c’est comme avoir des responsabilités de manager : il faut trouver des solutions et savoir se donner du temps. Lancer une réhabilitation, c’est aussi une entreprise financière. Les pouvoirs publics financent en moyenne les trois-quarts du montant des travaux. Le quart restant est financé sur mes ressources propres, mais aussi grâce aux rentrées d’argent de l’association que j’ai cofondée en 2007 avec un ami de mon père. L’association loue le château dans le cadre d’un bail emphytéotique, en vue d’y organiser des évènements : mariages, séminaires, escape games, animations pour enfants, etc. Par ailleurs, comme un dirigeant d’entreprise, il faut être opportuniste. J’ai toujours un chantier sous le coude, prêt à démarrer, au cas où des fonds se débloquent. Mais je considère que le château Saint-Sixte appartient surtout aux générations futures, car ces travaux vont préserver le site pour les deux siècles à venir. Si j’avais voulu m’enrichir, j’aurais fait un tout autre choix. Rénover un château, c’est un sacerdoce.

Le château Saint-Sixte de Freistroff, en Moselle, a été bâti à partir du XIIIe siècle, reconstruit au XVIe siècle et est aujourd’hui classé aux Monuments historiques — Photo : Philippe Bohlinger

Comment articulez-vous cette passion avec votre activité professionnelle ?

Cela suppose une hygiène de vie. Mais être propriétaire d’un château m’a fait grandir, a modifié mon regard sur le monde professionnel. On comprend que les changements prennent du temps. J’ai aussi appris à être davantage à l’écoute de mes collaborateurs. Ce sont eux qui connaissent le métier. À Freistroff, je commence par discuter avec les couvreurs et les maçons avant d’aller échanger avec l’architecte.

Les méthodes apprises dans la logistique me sont aussi utiles dans la rénovation du château. Avant d’être recruté par Agco comme directeur des opérations de la plateforme européenne du groupe à Ennery, j’ai travaillé chez Caterpillar Logistics Services (aujourd’hui Neovia). J’y ai piloté des projets d’amélioration en Allemagne, à Dubaï et en Egypte. Au château, j’applique les mêmes méthodes que sur ces projets : je définis, je mesure, j’analyse, j’innove et je contrôle. C’est la méthode Six Sigma développée par Motorola pour améliorer l’efficacité des processus industriels.

Faites-vous un parallèle entre la construction d’une nouvelle plateforme logistique et votre chantier ?

La nouvelle plateforme d’Agco va rassembler sur un site unique, l’ancienne friche de Gandrange, nos 440 salariés actuellement éparpillés sur neuf sites. Je vais donner mon avis, prendre des décisions, mais cet entrepôt de 84 000 m² nous sera livré clé en main. Ce n’est pas comme à Freistroff où je restaure une ancienne forteresse petit bout par petit bout avec des entreprises lorraines comme Maddalon Frères, Piantanida, Chanzy-Pardoux. Je ne suis pas millionnaire, je n’ai donc pas les moyens de financer une rénovation "clé en main". Mais j’ai le plaisir de faire quelque chose de concret. Cela fait d’ailleurs deux ans qu’avec mon épouse nous occupons un étage du château.

Qu’allez-vous faire une fois le chantier terminé ?

La réhabilitation est désormais achevée aux deux tiers. Quand elle sera terminée, une fois à la retraite, j’envisage de monter une activité d’assistance à maîtrise d’ouvrage en rénovation de château. C’est un appui dont j’aurais aimé profiter au démarrage de cette aventure.

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