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"Nous réfléchissons à des traversées commerciales vers l’Amérique du Sud"
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Nils Joyeux directeur général de Windcoop "Nous réfléchissons à des traversées commerciales vers l’Amérique du Sud"

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Nils Joyeux dirige Windcoop à Lorient. Organisée en SCIC, cette compagnie maritime sera la première au monde à mettre en service un cargo à propulsion vélique de transports de containers. Son premier bateau doit être livré en 2027 et opérera entre Marseille et Madagascar. D’autres routes maritimes sont à l’étude.

Nils Joyeux confirme que Windcoop planche sur de nouvelles lignes commerciales en Amérique du Sud et en Océanie — Photo : DR

Windcoop, la SCIC que vous dirigez, a levé sept millions d’euros pour démarrer la construction de votre premier voilier cargo à propulsion vélique. Auprès de qui cette levée de fonds s’est-elle effectuée ?

Nous sommes parvenus à lever 7 millions d’euros uniquement en parts sociales. C’est assez incroyable et nous n’avions pas espéré lever autant. La coopérative va donc être totalement propriétaire de son bateau sans avoir besoin d’avoir recours à des fonds d’investissement classiques. Nos financeurs sont des messieurs et mesdames tout le monde qui achètent une part sociale qui débute à 100 euros mais aussi des business angels avec des tickets oscillant aux alentours de 50 000 euros ou 100 000 euros ainsi que des futurs chargeurs, des entreprises qui vont, dans le futur, transporter des marchandises avec le bateau. On retrouve ainsi Biocoop, le chocolatier Valrhona (Rhône-Alpes) pour son import de cacao, l’entreprise Prova (Seine-Saint-Denis) qui va importer de la vanille mais aussi Arcadie (Gard) pour ses approvisionnements d’épices et des collectivités comme la ville de Lorient. Ce financement couplé à un concours bancaire nous a permis de lancer le projet de notre cargo à voile qui se chiffre à 28,5 millions d’euros.

Votre porte-conteneurs à voile sera construit par le chantier turc RMK Marine, quels en seront ses caractéristiques et quand sera-t-il opérationnel ?

Nous aurions aimé faire construire ce porte-conteneurs à voile en France mais il a fallu se rendre à la raison. La construction de ce type de bateaux s’est arrêtée au début des années 80 à La Ciotat. Je pense qu’on a tous envie de voir ces cargos construits en France… Nous avons donc opté pour RMK Marine avec une mise à l’eau prévue en mai 2027.

Le bateau fera 91,3 mètres de long. Il permettra de transporter 210 EVP (équivalent 20 pieds — volume de conteneurs de 20 pieds). Nos voiles feront 1 050 mètres carrés. Nous réaliserons une première mondiale sur le créneau des cargos à voile car nous nous positionnons sur du conteneur (quand les autres acteurs du transport vélique s’adressent au fret palettisé, NDLR). Nous aurons une grue à bord qui nous permettra une autonomie lors des escales. Sur la ligne que nous démarrerons vers Madagascar, nous économiserons ainsi 60 % de carburant grâce à nos voiles.

Vous évoquez Madagascar qui sera votre première ligne régulière, pourquoi ce choix ?

Nous créerons des lignes là où il y a de l’activité avec des chargeurs qui s’engagent. En amont de toute ouverture de ligne, il nous faut des chargeurs qui vont garantir la viabilité économique du projet.

La ligne vers Madagascar, au départ de Marseille, est soutenue par les entreprises que j’ai précédemment citées et qui participent au projet. Au total, nous avons une quarantaine de chargeurs engagés avec nous mais aussi des transitaires comme AGL (Africa Global Logistics) ou RDT à Marseille.

Et pour Madagascar, nous envisageons de doubler la ligne. Un bateau fera cinq rotations par an. Nous devons pouvoir en proposer dix.

Planchez-vous déjà sur d’autres traversées ?

Oui, on travaille avec différents acteurs pour développer d’autres lignes. On réfléchit à des projets en Amérique du Sud sur le plateau des Guyanes, entre le Guyana, la Guyane française et le nord du Brésil. Ceci en vue de faire de l’import de café et de cacao depuis l’Europe.

Nous étudions aussi l’idée d’une ligne régionale dans l’Océan Indien entre Mayotte, La Réunion, Madagascar, les Comores.

Pour mener à bien ces projets de nouvelles lignes et le doublement de la ligne Marseille — Madagascar, vous faut-il d’autres bateaux ? Comment envisagez-vous les choses ?

Là, nous allons nous déplacer à Madagascar et voir avec nos partenaires dans quelle mesure nos chargeurs sont prêts à doubler la mise. Et si on y parvient, on lance la construction d’un second bateau. Pour cela, nous allons essayer, autant que faire se peut, de lever les fonds au niveau de la coopérative. Mais ce sera sans doute difficile de réitérer l’exploit, de tout lever en part sociale dans la coopérative, donc, en fonction de comment ça se passe. Nous ouvrirons donc sans doute le capital de ce nouveau bateau à d’autres types d’investisseurs. Chaque cargo sera logé dans une société de projets dédiés et pas dans la holding. C’est ce qu’on appelle des single-ship companies.

Combien de bateaux envisagez-vous à terme et combien d’emplois seraient créés ?

Un cargo, c’est une trentaine de personnes. Nous aimerions avoir une flotte de quatre bateaux. Pour une compagnie, c’est un bon seuil minimal. En étant optimiste et réaliste à la fois. Je dirais que nous devrions être dans cette configuration en 2031. Cela voudrait dire qu’on déclenche la construction du quatrième cargo en 2029.

Ça peut aller plus vite, en vrai. Tout dépendra de la prise de conscience écologique. On verra si le monde change, si les gens ont envie d’écologie, si les gens ont envie de prendre au sérieux la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

En fait, nous, nous sommes vraiment tributaires de tout cela.

La filière vélique se structure peu à peu autour de toutes ses composantes. Est-ce qu’être un acteur du monde coopératif est un avantage ou un handicap ?

Il y a différents modèles économiques, en effet. C’est plus précaire d’être en coopérative mais c’est un choix osé et engagé.

Il y a des choix plus faciles, plus tournés vers le business, ce qui n’enlève pas la conscience écologique mais c’est différent. Nous, en étant en SCIC, nous avons fait le choix d’une économie qui est, par essence, plus redistributive.

Considérez-vous que la filière vélique est assez soutenue par les pouvoirs publics et les financeurs ?

Elle est aidée mais elle pourrait l’être plus et surtout mieux. C’est-à-dire que pour l’instant, nous obtenons des subventions et c’est positif. En revanche, nous devons être soutenus pour l’obtention de crédits bancaires.

Il faudrait aussi, qu’au niveau international, les émissions de CO² soient taxées. L’accès au pétrole est trop facile, trop simple et peu coûteux.

Les solutions de transport auront du mal à émerger tant qu’on ne rendra pas artificiellement plus onéreux l’utilisation du pétrole.

Lorient # Naval # Industries du transport # PME