Thierry Immobilier affiche aujourd’hui un pivot stratégique. Comment le définissez-vous ?
On est un administrateur de biens, une entreprise fondée en 1924, basée à Nantes, avec aujourd’hui 190 salariés, 11 agences et 16 millions d’euros de chiffre d’affaires. Historiquement, notre ADN, c’est la gestion : le syndic de copropriété d’abord, qui est aujourd’hui notre premier métier en chiffre d’affaires, puis la gestion locative, qui est vraiment le cœur de l’entreprise. Nous avons en gestion 900 copropriétés. On a aussi la transaction immobilière, achat, vente, revente, mais pas dans le neuf. On développe de plus en plus l’immobilier d’entreprise, toujours sous l’angle de la gestion.
Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’on ne peut plus être seulement dans la gestion d’actifs. On passe à la sécurisation et à la transformation durable du patrimoine. Autrement dit, avec les nouvelles normes thermiques, la hausse des coûts de l’énergie et les attentes des habitants, gérer un bien ne suffit plus. Notre rôle est aussi d’aider les propriétaires à éviter que leur logement perde de la valeur. Cela passe notamment par la rénovation énergétique. Notre rôle de conseil prend ainsi de l’ampleur.
Pourquoi cette accélération maintenant ?
Voilà quelques années, on pouvait considérer qu’un bien qui n’était pas l’objet de travaux de restauration ne se dégradait pas forcément dans sa valeur, et pouvait trouver des locataires. Ce temps-là est terminé.
"L’inaction dégrade la valeur du patrimoine"
Avec les enjeux de rénovation énergétique, les diagnostics de performance énergétique, les futures interdictions de location pour certains logements, qui sont des passoires thermiques, notre métier change profondément. Notre rôle d’administrateur de biens, c’est désormais de sensibiliser et d’accompagner cette transformation. Il faut aider les copropriétaires et les bailleurs à comprendre que les travaux qu’ils ne font pas aujourd’hui leur coûteront plus cher demain. L’inaction dégrade la valeur du patrimoine.
Votre clientèle est-elle réceptive à ce discours ?
Oui, de plus en plus. Longtemps, les gens, loueurs ou acheteurs, se fichaient un peu des lettres énergétiques, A, B, C, D, E, F, G. Un logement leur plaisait, ils le louaient ou l’achetaient. Ce temps-là est vraiment révolu.
"Certains propriétaires d’un logement classé E, F ou G en consommation énergétique disent qu’ils vont vendre et ne plus louer, mais c’est alors accepter une forte baisse de son prix"
Il y a une prise de conscience écologique, mais aussi une réalité très concrète de pouvoir d’achat. Les nouvelles générations regardent beaucoup plus le coût d’usage d’un logement. Louer du E, F est difficile, et le G n’est plus louable pour des raisons de réglementation depuis 2025. En 2028, le F ne sera plus louable non plus, car les normes thermiques vont se durcir encore. Certains propriétaires d’un logement classé E, F ou G disent alors qu’ils vont vendre et ne plus louer, mais c’est alors accepter une forte baisse de son prix.
"La transition de l’habitat, ce n’est pas seulement faire des travaux. C’est aussi accompagner vers un usage plus sobre des ressources. On a fait passer des clients chez Ekwateur, installé des boîtiers Voltalis chez 1 000 d’entre eux. Et nous testons beaucoup d’autres choses"
Comment ce virage se traduit-il concrètement dans votre activité ?
D’abord par la montée en compétences des équipes. On forme beaucoup plus qu’avant nos collaborateurs à la rénovation énergétique. On a un référent dédié. On travaille avec des architectes et différents partenaires, des associations.
On a aussi organisé des rencontres avec des experts et des acteurs de la métropole pour sensibiliser nos clients au financement et aux enjeux de la rénovation. La métropole nantaise propose des aides importantes, que ne proposent pas d’autres territoires, moins investis sur cette question. En cumulant les dispositifs (État, Métropole, aides bancaires, etc.), nous pouvons atteindre un taux de financement allant de 40 % à 55 % du montant des projets.
Vous insistez beaucoup sur la sobriété d’usage.
Oui, parce que la transition de l’habitat, ce n’est pas seulement faire des travaux. C’est aussi accompagner les gens vers un usage plus sobre des ressources. On a fait passer des clients chez Ekwateur, un fournisseur d’énergie verte. Nous avons fait installer des boîtiers Voltalis qui permettent de réduire sa consommation d’électricité, chez environ 1 000 d’entre eux. Nous testons beaucoup de choses à notre siège avant de les proposer. Depuis le 1er janvier, par exemple, nous sommes passés chez Enercoop.
"Avant, il fallait être un bon comptable, un bon gestionnaire, un bon administratif. Il faut toujours l’être. Mais ça ne suffit plus"
On réfléchit aussi à d’autres leviers, par exemple autour de l’eau, avec l’idée possible d’utiliser l’IA pour mieux traiter les alertes de fuites. Ce qui nous guide, c’est l’idée que chaque ressource est rare et que tous les moyens sont bons pour aider les clients à en avoir un usage plus sobre.
Vous dites donc que le métier d’administrateur de biens change de nature ?
Oui, clairement. Avant, il fallait être un bon comptable, un bon gestionnaire, un bon administratif. Il faut toujours l’être, évidemment. Mais ça ne suffit plus. Aujourd’hui, il faut être capable d’accompagner les transitions de l’habitat. C’est-à-dire travailler sur la rénovation énergétique, je l’ai dit, mais également sur l’usage plus sobre des ressources, sur les jardins, sur la biodiversité, sur le lien social, sur la qualité de vie dans l’immeuble. Chez nous, on considère depuis longtemps qu’un syndic ne doit pas seulement s’occuper du bâti et des copropriétaires au sens contractuel du terme. On a aussi un rôle à jouer vis-à-vis de la communauté d’habitants au sens large.
Apparemment, cette démarche possède un triple intérêt, à la fois un intérêt économique, mais aussi en termes de marque employeur et de RSE ?
En accompagnant ces transformations, on valorise le patrimoine de nos clients : pour moi, c’est pleinement notre métier. Et, sur les gros projets de rénovation, il y a bien sûr des honoraires liés au temps passé. Mais cela fait aussi monter les collaborateurs en compétence, donc cela aide à les fidéliser et à renforcer notre marque employeur.
Enfin, au niveau de la RSE, ce que nous avons fait pour notre entreprise en interne, nous voulons aider nos clients à le faire. Nos efforts de réduction de carbone, en tant qu’entreprise sont importants, mais cet effet positif sera décuplé si on arrive à embarquer tous nos clients et de nouveaux, intéressés par cet engagement. Après, il faut être lucide : on ne change pas les comportements du jour au lendemain. Notre travail, c’est la sensibilisation permanente. Répéter, expliquer, accompagner.
D’où vous vient cette sensibilité RSE ?
On a commencé à structurer cette démarche à partir de 2014-2015. Moi, j’y suis venu par le Centre des jeunes dirigeants. J’y ai passé dix ans, et ça m’a beaucoup apporté dans la façon de penser le rôle du dirigeant. Ensuite, on a structuré notre démarche avec Planet’RSE, sur les cinq piliers classiques : social, sociétal, environnemental, gouvernance et économique.
Au départ, il y a une conviction personnelle, partagée avec mes associés, Laurent Thierry et Vincent Cavé. Il y avait l’envie de faire les choses un peu différemment, un peu mieux que ce qui se fait habituellement dans notre secteur d’activité. Et puis, comme on a tous les trois des enfants, on s’est dit que c’était aussi un devoir de s’engager.
C’est ce que vous venez de formaliser avec " Cap 2030" ?
Oui. Cap 2030, c'est notre troisième projet d’entreprise, lancé en 2025. On avait déjà construit deux projets auparavant, depuis 2016. Celui-ci s’inscrit dans une continuité très forte. Il est centré sur les transitions de l’habitat, la responsabilité sociétale et la robustesse des modèles immobiliers.
Le monde bouge énormément, mais dans nos métiers il y a toujours deux sujets centraux : l’homme et l’habitat. L’habitat, il faut l’entretenir, le transformer, le rendre plus durable. Mais ce qui compte aussi, ce sont les gens qui y vivent. Quel type de vie, d’échanges, de moments de rencontre, on a dans son immeuble ? Donc "agir ensemble pour les transitions de l’habitat", notre projet d'entreprise, ce n’est pas un slogan hors sol. Pour nous, c’est à la fois logique et utile.
Pouvez-vous illustrer cette démarche sur le plan social ?
Nous avons, par exemple, depuis une dizaine d’années, déployé l’application Citylity dans une grande partie de nos immeubles. Elle permet à tous les occupants, pas seulement aux propriétaires, de remonter des incidents et d’échanger des services entre eux. Et puis il y a « Révèle ta copro », un appel à projets lancé en 2020, qui soutient financièrement et logistiquement des initiatives collectives dans les copropriétés : potagers partagés, compost, végétalisation, mobilier extérieur, mobilité douce. L’idée, c’est de créer à la fois du lien social et un impact environnemental positif. En 2026, nous avons fléché 22 000 euros pour ces projets.
Vous souhaitez aussi faire bouger le métier au-delà de votre entreprise ?
Oui. Moi, j’aimerais bien que certaines idées essaiment. Par exemple, il existe déjà dans les copropriétés un budget travaux. J’aimerais qu’un jour il y ait aussi un budget social voté chaque année, pour savoir ce qu’on met en commun pour mieux vivre ensemble. Si certaines de nos initiatives pouvaient un jour être reprises plus largement, et qu’on se dise qu’elles sont parties de Nantes, j’en serais fier. Dans les faits, notre volonté d'essaimer se concrétise par notre collaboration étroite avec les promoteurs et bailleurs sociaux. Ensemble, nous co-créons de nouvelles offres pour repenser la copropriété de demain. Cette volonté d'essaimer, elle existe aussi auprès de nos fournisseurs, nous avons créé "le club impact fournisseurs" : un moment privilégié où nous échangeons sur nos pratiques dans une logique d'amélioration continue pour plus de durabilité.
Au fond, qu’est-ce qui rend une entreprise plus robuste ?
Je pense que ce sont les liens. Il y a des études très concrètes sur ce qui rend les gens heureux : ce sont les liens. Pour une entreprise, heureuse ou robuste, je crois que c’est pareil. Ce sont les liens de confiance qu’elle arrive à créer sur son territoire qui la rendent robuste et assurent sa pérennité.