Avec Tedopi, vous possédez le vaccin thérapeutique le plus avancé au monde. Où en êtes-vous dans son développement ?
Nous venons d’avoir le feu vert des autorités américaines et européennes pour lancer une étude clinique confirmatoire, soit la dernière avant la mise sur le marché du produit. Tedopi est un vaccin qui cible les patients atteints d’un stade avancé et métastatique du cancer du poumon. Notre étude permettra de comparer son efficacité à celle d’une chimiothérapie. L’étude durera au total trois ans. L’efficacité du vaccin sera évaluée selon la survie du patient à un an, ainsi qu’en fonction de la qualité de vie durant le traitement, qui est un élément de plus en plus important à tous les niveaux.
"Il y a environ 100 000 nouveaux patients, chaque année entre les États-Unis, la Chine, et l’Europe, qui ne réagissent pas à la chimiothérapie et l’immunothérapie. Nous leur offrirons ainsi une nouvelle voie"
L’étude coûtera entre 40 et 50 millions d’euros pour les 360 patients, soit entre 100 000 et 200 000 euros par patient. À cela, il faudra bien sûr ajouter les coûts de production, ou encore les salaires. Il y a environ 100 000 nouveaux patients, chaque année entre les États-Unis, la Chine, et l’Europe, qui ne réagissent pas à la chimiothérapie et l’immunothérapie. Nous leur offrirons ainsi une nouvelle voie. Si tout fonctionne, nous nous adosserons sûrement avec un industriel pour gérer ensuite la commercialisation en 2028.
Hormis ce vaccin star, possédez-vous d’autres produits majeurs à un stade avancé ?
En effet ! Nous avons mené en interne un essai clinique de phase 2 avec un nouvel anticorps dans une autre maladie : la rectocolite hémorragique, soit une inflammation de la muqueuse intestinale. Les résultats ont été positifs. Nous étudions aujourd’hui la meilleure manière de poursuivre, soit seul avec une étude plus importante pour confirmer ces résultats, soit en partenariat avec une grosse industrie pharmaceutique.
Vous avez justement déjà attiré de jolis noms ces derniers mois, avec l’allemand Boehringer Ingelheim, et l’américain Abbvie. Pourquoi ces géants toquent-ils à votre porte ?
Nous ne sommes qu’une soixantaine de personnes, mais constituons un Ovni dans le secteur des biotechs. La plupart ont souvent une cible, une plateforme, ou une technologie qu’elles développent. Chez Ose, notre savoir-faire, c’est la compréhension du système immunitaire. Nous avons été créés en 2007 (sous le nom d’Effimune, NDLR) comme spin-off du laboratoire nantais de l’Inserm. Notre "plateforme technologique" repose donc seulement sur notre matière grise, et nos connaissances biologiques. Nous sommes capables de trouver une voie pour activer une cible particulière dans la cellule par exemple, ou encore de cibler une cellule cancéreuse. Ailleurs, ces travaux sont souvent faits à l’échelon académique. L’avantage de réaliser ces travaux directement au sein d’Ose est d’y associer directement notre expertise en ingénierie moléculaire, afin d’inventer de nouvelles molécules ou anticorps. C’est souvent une compétence qui manque en laboratoire universitaire. Notre force vient de ce duo entre connaissances biologiques et expertise d’ingénierie.
Sur les 12 derniers mois, votre cours de Bourse a grimpé de 180 %. Hormis l’excellence scientifique, comment expliquez-vous cette réussite ?
Nous ne sommes plus une jeune start-up, et avons appris au fur et à mesure. Notre premier partenariat autour d’un candidat-médicament remonte à 2013. Nous avions alors signé avec Janssen (la cinquième entreprise pharmaceutique dans le monde affichant un chiffre d’affaires de 50 milliards d’euros en 2022, NDLR). Nous étions heureux de cette signature, et pensions qu’ils allaient prendre la suite de l’aventure en main. Finalement, le produit est resté au placard chez eux. Nous nous en sommes rendu compte, et ils ont fini par nous le rendre. Cette expérience nous a fait grandir. Nous savons aujourd’hui qu’il faut travailler avec les industries pharmaceutiques. La signature d’un partenariat n’est pas la fin d’un livre, mais le début d’un nouveau chapitre.
Le financement de l’innovation, surtout en santé, est aujourd’hui en crise. Comment votre modèle économique vous rend-il plus indépendants ?
Les biotechs nécessitent souvent de gros financements. Lorsque j’étais à l’école, on disait qu’un médicament, c’était 10 ans de développement et un milliard d’euros. Aujourd’hui, on est plutôt sur 15 ans, et entre 1,5 et 2 milliards d’euros. C’est cher, long, et toujours des investissements à haut risque. Depuis 2022 et l’augmentation des taux, il y a eu plusieurs liquidations dans le secteur. Au sein d’Ose, nous disions auparavant que nous étions riches scientifiquement, mais pauvres en argent. Nous avons donc appris assez tôt à vendre nos molécules.
"Depuis notre création, nous avons levé 52 millions d’euros et obtenu 220 millions d’euros de nos partenariats industriels."
Notre modèle économique nous aide aujourd’hui beaucoup. Nos différents partenariats permettent de financer les avancés sur nos propres produits. Depuis notre création, nous avons levé 52 millions d’euros et obtenu 220 millions d’euros de nos partenariats industriels. Environ 80 % de nos revenus sont donc issus de notre travail, ce qui nous rend moins dépendants des marchés financiers. Nous avons aussi la capacité à nous adapter : notre modèle ne nous empêche pas d’aller solliciter les investisseurs lorsque les marchés sont porteurs.
Le secteur de la biotech est très lié au marché américain. Y a-t-il des différences dans votre manière de procéder outre-Atlantique ?
Le discours n’est pas le même. En France, et plus généralement en Europe, beaucoup de dirigeants ont plutôt un profil financier, et viennent d’école de commerce. Le challenge est d’être suffisamment clair au niveau scientifique, quitte à vulgariser votre discours, pour ne pas perdre vos interlocuteurs qui se méfieraient d’un discours trop pointu.
À l’inverse aux États-Unis, vous faites face à des profils beaucoup plus scientifiques. Pour les investisseurs américains, il ne faut surtout pas vulgariser, sinon votre discours est trop léger et vous n’êtes pas pris au sérieux. En tant qu’ancien directeur scientifique (avant de devenir directeur général en 2022, NDLR), je me déplaçais toujours aux États-Unis pour répondre à leur question.
L’écosystème nantais a souvent été pointé du doigt comme n’ayant pas une big pharma ou une locomotive importante dans la santé. Est-ce encore aujourd’hui un handicap ?
Le manque d’un poids lourd à Nantes n’empêche pas l’innovation. Au-delà d’Ose, de nombreuses biotechs innovent, comme Valneva, Inflectis Bioscience ou encore Xenothera. De plus en plus, des grands groupes pharmaceutiques se désengagent de la recherche, et se tournent vers les biotechs, dont la place ne fera que croître dans les années à venir. On peut imaginer à l’avenir un tissu nantais formé autour de quelques champions locaux de l’innovation en santé. D’ailleurs, le futur CHU est pensé en ce sens, avec une place centrale pour l’innovation.