Pour Mutest, acteur alsacien historiquement positionné auprès des agents territoriaux, la dérive des dépenses de santé n'est plus théorique. Elle se traduit directement dans ses comptes. Entre 2019 et 2023, elles ont progressé de 3,7 % par an en moyenne, générant près de 34,9 millions d'euros de charges supplémentaires.
Face à cette hausse, la première réponse de la mutuelle a été tarifaire. "On a dû augmenter les cotisations d'environ 8 à 8,5 %", indique son président, Albert Koehren. Une évolution supérieure à l'inflation, dans un contexte de transferts de charges depuis la Sécurité sociale et de fiscalité accrue sur les complémentaires.
Une équation économique sous contrainte
Mais cette réponse atteint rapidement ses limites. Mutest, qui présentait un chiffre d'affaire de 77 millions d'euros en 2024, doit équilibrer ses comptes. "On ne peut pas dépenser 105 euros si on en encaisse 100", résume Albert Koehren.
À court terme, la mutuelle a choisi d'absorber une partie du choc. Les cotisations étant fixées en amont, certaines hausses intervenues en cours d'année n'ont pas été répercutées. "On ne pouvait pas revenir vers les adhérents en cours d'année", explique-t-il. La différence a donc été encaissée par la structure, au prix d'une pression accrue sur ses équilibres financiers, et un chiffre d'affaire en baisse.
Collectivités et employeurs en première ligne
Le modèle de Mutest repose en grande partie sur des contrats collectifs ou groupés, notamment auprès des agents territoriaux, cœur historique de son portefeuille. Des ensembles comme l'Eurométropole de Strasbourg en font partie.
Dans ce schéma, collectivités et employeurs jouent un rôle central dans l'équilibre économique global. Si les hausses de cotisations sont aujourd'hui contenues ou différées, la pression des coûts pourrait, à terme, se répercuter sur ces contrats.
"Tout le système repose sur un équilibre", souligne Albert Koehren. Or, à mesure que les dépenses progressent, la question du financement se pose aussi pour ces clients, déjà confrontés à des contraintes budgétaires.
Un déséquilibre structurel entre actifs et non-actifs
À cette tension s'ajoute une contrainte structurelle : la composition du portefeuille d'adhérents.
Les actifs, couverts en majorité par des contrats collectifs cofinancés par l'employeur, bénéficient de conditions plus favorables. À l'inverse, les retraités et assurés en contrats individuels supportent seuls le coût de leur couverture.
"Les retraités sont les plus impactés", avec des hausses de cotisations autour de 6,5 %. L'écart se creuse fortement avec l'âge : "À 85 ans, une cotisation moyenne atteint 146 euros par mois, contre 33 euros à 20 ans." Certains retraités consacrent jusqu'à 12 % de leurs revenus à leur complémentaire santé, un niveau également pointé dans le livre blanc de l'Alliance mutualiste.
Dans ce contexte, les adhérents ajustent leurs garanties. "On voit des gens modifier leurs niveaux de couverture d'une année sur l'autre", observe Albert Koehren, citant des arbitrages entre dentaire et optique.
Un coût des soins qui dépasse la cotisation
À la pression tarifaire s'ajoute une contrainte d'accès. Dans certaines zones, la difficulté à obtenir un rendez-vous médical allonge les distances à parcourir, avec un impact direct sur les budgets, notamment via les coûts de transport et de carburant. "Le coût de la santé, aujourd'hui, ce n'est plus seulement la cotisation. C'est aussi le fait de pouvoir accéder au soin." Le phénomène rejoint le constat national : un patient sur quatre renonce à un soin faute de professionnel disponible .
Un modèle alsacien plus protecteur… mais sous pression
Le régime local Alsace-Moselle amortit une partie du choc. Il garantit un remboursement de 90 % des soins de base, contre 70 % dans le régime général, réduisant le reste à charge.
Mais cet effet reste partiel. "Si on rembourse plus, il faut financer", rappelle Albert Koehren. Fiscalité, transferts de charges et hausse des dépenses continuent de peser. "Les tensions restent comparables."
Jusqu'où peut tenir le modèle ?
Entre hausses de cotisations (+8 à 8,5 %), absorption ponctuelle des charges et déséquilibres entre profils d'assurés, Mutest voit ses marges de manœuvre se réduire. "On ne pourra pas augmenter indéfiniment", prévient son président.
À terme, la pression pourrait se répercuter sur les contrats collectifs et groupés, impliquant directement collectivités et employeurs.