Le planning de construction de l’usine de production d’hydrogène vert Hyd’Occ fixé par Qair (730 salariés, CA non communiqué) a-t-il été respecté ?
Guirec Dufour : L’usine sera bien mise en service fin 2025, avec quelques essais qui se poursuivront jusqu’en janvier 2026. Le chantier a débuté en 2024, et a nécessité divers aménagements pendant six mois pour rendre ce terrain (d’une superficie de 6 ha, NDLR) viable. Nous avions aussi besoin d’un temps d’études assez long avant de lancer la construction. C’est un dossier compliqué car nous sommes une des premières entreprises à construire ce type d’usine. Il y a par exemple un volet Hygiène Sécurité Environnement important car l’hydrogène est une molécule très volatile. Tout ceci mature au fil du temps, le niveau d’expérience s’élève, y compris chez les bureaux de contrôle.
Y avait-il des verrous technologiques à lever ?
Guirec Dufour : Aucun. Nous savons travailler avec l’hydrogène. La seule différence c’est qu’il n’est plus gris (produit à partir de l’énergie fossile du gaz naturel, NDLR), car nous utilisons l’électrolyse de l’eau pour produire de l’hydrogène vert. Nous avons choisi la technologie la plus mature avec des électrolyseurs alcalins basse pression, qui nous permettent de garder une zone de sécurité dans le périmètre de notre terrain, sans impact chez nos voisins.
Qair met en route la première tranche d’Hyd’Occ, qui produira 3 000 tonnes par an. Cette activité sera-t-elle assez rentable pour lancer rapidement la seconde tranche, qui vous permettra d’atteindre les 6 000 tonnes annuelles ?
Guirec Dufour : Pour la première tranche, nous avons déjà signé un contrat de vente avec Plug Power (fabricant de piles à combustibles américain, NDLR), qui viendra se fournir chez nous car ses propres projets de production d’hydrogène vert ne sont pas aussi avancés que les nôtres. Nous alimenterons aussi Hydromer, la drague financée par la Région Occitanie pour le Port de Sète. Et c’est tout pour l’instant. L’intérêt des clients est arrivé tardivement car la production d’hydrogène renouvelable ne devient une réalité qu’aujourd’hui. Nous avons plusieurs négociations en cours, avec de grands gaziers pour de petites quantités, ou des acteurs espagnols de la mobilité, puisque la zone de chalandise d’Hyd’Occ s’étend jusqu’au nord de la Catalogne. Tous ces contrats ont un "ramp-up" (montée en puissance, NDLR) de plusieurs années, si bien que nos capacités de production sur la première tranche ne seront pas saturées avant trois ou quatre ans. Il sera alors temps de lancer la seconde.
Hyd’Occ alimentera en circuit court le réseau de stations de distribution que vous construisez en Occitanie et à proximité, avec une dizaine d’implantations en vue. Comment avancez-vous sur ce volet ?
Guirec Dufour : La station de Béziers ouvrira en même temps que l’usine, car l’agglomération biterroise a acquis 13 bus à hydrogène : ils arriveront en janvier, et nous voulons être au rendez-vous. Par ailleurs, plusieurs transporteurs occitans ont remporté des appels à manifestation d’intérêt pour être financés dans l’achat de camions à hydrogène. Nous échangeons avec eux pour déterminer quels seront les meilleurs emplacements pour nos stations. Ainsi, nous négocions pour sécuriser des terrains à 30 km de Béziers, et vers Narbonne, qui est au croisement des autoroutes A61 et A9. Nous discutons aussi avec Montpellier et Rivesaltes. Au total, nous développons actuellement six stations. Je précise qu’en intégrant leur coût au budget d’Hyd’Occ, l’investissement que nous portons avec l’AREC (agence régionale de l’énergie, NDLR) se monte à 100 millions d’euros.
Le principal usage autour d’Hyd’Occ sera donc la mobilité lourde, et non l’industrie ?
Guirec Dufour : Oui, la mobilité en grande majorité, car le tissu industriel autour de Port-la-Nouvelle est quasi inexistant.
Dans un rapport publié au printemps, la Cour des comptes a attaqué la filière hydrogène française, pointant une énergie "trop chère", et des projets industriels aux résultats jugés insuffisants. Comment l’analysez-vous ?
Guirec Dufour : Le désamour pour l’hydrogène ne nous inquiète pas. Les industriels des énergies renouvelables comme Qair s’inscrivent dans le temps long. Nous sommes habitués aux revirements d’opinions et autres moratoires (allusion au moratoire sur les ENR, voté puis finalement rejeté par le Parlement en juillet, NDLR). C’était le même discours en 2008 sur l’éolien et le solaire (conduisant à l’ajustement des prix de rachat de l’électricité verte, NDLR). Nous vivons en réalité un retour en force des lobbies du nucléaire, adeptes de la monosolution… Je ne suis pas contre le nucléaire, mais c’est plus cher, et plus lourd à mettre en place que ce qu’on annonce. Regardez le chantier de l’EPR, qui a pris 12 ans de retard. Ou encore les 6 projets de petits réacteurs modulaires annoncés en 2023 : ils n’arriveront au mieux qu’en 2040. Alors que nous savons déjà déployer les énergies renouvelables. À force de tergiverser sur ces sujets, nous regardons les trains passer, et nous sommes contraints aujourd’hui d’acheter des panneaux solaires chinois et des turbines éoliennes danoises. Avec l’hydrogène, la France peut se positionner comme un laboratoire. Nous avons la place pour concevoir des outils technologiques et les développer à grande échelle.
Dans le contexte actuel, la question du prix, néanmoins, pourrait s’avérer décisive. La Cour des comptes situe celui de l’hydrogène vert entre 5 et 12 euros le kilo, contre 1,5 à 2,5 euros le kilo pour l’hydrogène gris. Entendez-vous cet argument ?
Guirec Dufour : En ce qui concerne Hyd’Occ, nous serons entre 8 et 10 euros le kilo. Mais il est vrai que l’hydrogène gris est moins cher, donc le vert sera plus difficile à rentabiliser au départ. La maturation d’une filière est toujours plus chère au début. C’est pourquoi elle a besoin de subventions, sans lesquelles l’hydrogène sera trop cher et ne trouvera pas son marché. Sur le budget global d’Hyd’Occ, l’AREC contribue à hauteur de 8 %. Elle est avec nous car nous avions déjà obtenu le soutien financier de l’État, de l’Ademe, de l’Europe et de la Région Occitanie. Cette dynamique nous permettra, selon les clients, de proposer dans nos stations un prix de 12 à 15 euros à la pompe.
L’hydrogène est-il compétitif face aux batteries électriques, une technologie qui semble parvenir à maturité ?
Guirec Dufour : L’électricité "batterie" ne marche pas pour tout, et nous le voyons dans nos discussions avec les entreprises. Prenez un transporteur avec une flotte de 400 véhicules. S’il la convertit à l’électrique, il devra installer des bornes chez ses salariés quand ils rentrent chez eux. De plus, cet investissement sera perdu quand les salariés quitteront la société. Autre option : il peut installer 400 bornes au dépôt, ce qui constitue un investissement colossal. L’infrastructure électrique à développer pour des camions induit des coûts monstrueux, et c’est un sujet qu’on évoque peu. Pourtant le besoin de décarboner ces usages est réel. On y croit pour l’hydrogène, même si ça prendra du temps. On le sait.