Resté en friche depuis 2004, l’ex-site d’Ugine Aciers, situé à Laudun-L’Ardoise (Gard), va vivre plus qu’une renaissance industrielle : une révolution technologique. Basée à Pérols (Hérault) près de Montpellier, la société MGH Energy (20 salariés) vient de remporter l’appel à manifestation d’intérêt ouvert en 2024 par l’Agglo du Gard rhodanien pour le reconvertir. Spécialisée dans la décarbonation des transports lourds, elle va y construire une unité de production de carburants de synthèse renouvelables (ou e-fuels) destinés à alimenter les transports aérien et maritime tout à la fois.
Une technologie peu répandue
Livrable en 2031, l’usine produira chaque année 120 000 tonnes d’e-fuels : 70 000 tonnes d’e-kérosène pour l’aviation commerciale, et 50 000 tonnes d’e-méthanol pour le transport maritime. Sise sur un terrain de 35 hectares en bord du Rhône, elle prélèvera l’eau du fleuve et produira de l’hydrogène, à partir d’électricité renouvelable, via un procédé d’électrolyse. Le projet permettra d’éviter l’émission de 180 000 tonnes par an de dioxyde de carbone.
"On dénombre à ce jour moins de cinq unités de ce type dans le monde. Mais cette approche industrielle s’inscrit dans une tendance lourde pour l’avenir, puisque la réglementation européenne va imposer aux compagnies aériennes d’utiliser 6 % de biocarburant en 2030, et 70 % en 2050, sous peine de pénalités. Il est probable que la demande en 2030 excède déjà les capacités de production installées. Notre projet sortira parmi les premiers à fournir en gros volumes", fait valoir Gilles Leandro, directeur général opérations de Soper, maison-mère de MGH Energy.
Dans le transport aérien, deux organisations, The Shift Project et l’Association du transport aérien international, estiment que les carburants d’aviation durable ne seront pas disponibles en quantité suffisante pour remplacer le kérosène et répondre aux objectifs de décarbonation européens.
Un atout pour la souveraineté énergétique
Le chantier de l’usine emploiera 400 personnes, MGH Energy s’engageant à faire travailler des sous-traitants et des fournisseurs régionaux : le biterrois Genvia, fabricant d’électrolyseurs pour la production d’hydrogène propre, lui vendra par exemple l’un des systèmes équipant l’unité. Une fois mise en service, elle emploiera 200 collaborateurs.
Exploitant une logique multimodale, à partir notamment du port fluvial de Laudun-L’Ardoise, l’unité pourra aussi acheminer du carburant durable en Occitanie (où l’aéronautique est la filière industrielle phare) ou encore vers les sites pétroliers de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), contribuant ainsi "à la souveraineté énergétique française", soulignent les partenaires du projet.
Un investissement massif
MGH Energy est avec Sunti, centrée sur l’électricité photovoltaïque, l’une des deux filiales du groupe Soper (50 salariés, actifs gérés : 300 M€), fondé par le Montpelliérain Jean-Michel Germa. Celui-ci a été l’un des pionniers français des énergies vertes en créant La Compagnie du Vent en 1989 (vendue à Engie en 2017). Cette antériorité explique la maturité technologique, mais aussi financière du dossier porté par MGH Energy, restée plutôt discrète jusqu’ici : profitant de sa connaissance du secteur, l’entreprise prévoit de mobiliser un milliard d’euros au total, depuis la phase d’études jusqu’à la mise en service de l’usine.
"Cet investissement sera financé en dette (70 %) et en fonds propres (30 %), avec le soutien de partenaires institutionnels comme Bpifrance et La Banque des Territoires, et de fonds spécialisés dans les énergies renouvelables", précise Gilles Leandro. La phase d’études, qui commence sous peu, mobilisera à elle seule 10 millions d’euros financés par MGH Energy. L’entreprise prévoit ici près de 30 embauches dans les deux ans pour s’armer sur le volet maîtrise d’ouvrage.
Un projet similaire au Maroc
À ce jour, la société héraultaise a permis de moderniser la pilotine Maguelone, navire de service des pilotes maritimes de Sète (Hérault), grâce à un système 100 % électrique. Elle a aussi investi au capital du lorientais Zéphyr & Borée, armateur du transport maritime bas carbone. Mais l’unité de Laudun-L’Ardoise va faire entrer MGH Energy dans une nouvelle dimension industrielle – d’autant plus qu’elle n’est pas la seule.
Depuis 2024, MGH Energy conduit un projet similaire mais de plus grande envergure au Maroc : baptisé Janassim, il verra la construction d’une usine produisant 70 000 tonnes par an d’e-kerosène dans une première phase, puis le double ensuite. Construit dans une zone désertique au sud du pays, il s’appuiera sur un parc photovoltaïque 30 000 hectares. À la clef : un investissement colossal de 5 milliards d’euros, financé en partenariat avec Petrom, acteur de référence sur le marché pétrolier marocain.
Une future ETI régionale
Selon Gilles Leandro, le projet de Laudun-L’Ardoise profitera "de mutualisations techniques" avec celui de Janassim, ce qui a d’ailleurs permis de ficeler plus rapidement le dossier. "Au vu des enjeux d’approvisionnement qui pèsent sur le transport aérien et maritime, nous avons déjà de nombreuses marques d’intérêt pour Janassim. Mais nous engageons dès aujourd’hui des actions pour disposer des mêmes lettres d’intérêt pour Laudun-L’Ardoise après trois ans d’études", précise-t-il.
Janassim et le projet gardois emploieront environ 600 personnes au total, propulsant MGH Energy au rang d’ETI régionale. Même si les deux usines, relevant de structures juridiques distinctes, seront gérées de façon autonome.