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L'Europe et les entreprises entrent dans la guerre des métaux critiques
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L'Europe et les entreprises entrent dans la guerre des métaux critiques

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Face aux tensions d'approvisionnement en métaux critiques, souvent appelés " terres rares ", l'Europe et les entreprises s'organisent. Entre la diversification des sources d'approvisionnement, la production locale ou encore le recyclage, des solutions existent. Mais seront-elles mises en œuvre à temps pour répondre aux besoins ?

Les métaux critiques ont fait l'objet d'un plan d'actions de la Commission européenne en décembre 2025 — Photo : LMC

Batteries, appareils électroniques, voitures électriques… : les métaux critiques sont omniprésents dans notre quotidien. Qu'il s'agisse du cobalt, utilisé dans les batteries et les aimants, ou du gallium présent dans les semiconducteurs et les panneaux photovoltaïques, ces matériaux sont utilisés par les industriels pour la fabrication de leurs produits. Ils deviennent même stratégiques quand ils sont mobilisés pour le secteur de la défense et pour la transition écologique.

Une forte dépendance aux pays extra-européens

Mais l'approvisionnement en métaux critiques des industriels européens dépend largement du bon vouloir de la Chine. Selon une étude de La Fabrique de l'industrie, l'industrie européenne est dépendante à hauteur de 70% de ses besoins en métaux stratégiques et la France à 100%. La Chine concentre les capacités de raffinage de nombreuses matières et Pékin a récemment serré la vis en matière d'exportation dans la prolongation de sa guerre commerciale contre les Etats-Unis et l'Europe.

"Nous avons manqué de vision stratégique"

Ces restrictions visent directement les entreprises. Devant les députés et sénateurs, Stéphane Séjourné évoquait en octobre 2025, des "tensions très forte avec la Chine" pour les entreprises importatrices. Le vice-président exécutif pour la prospérité et la stratégie industrielle de la Commission européenne citait des sociétés "soumises à des chantages avec des licences d'exportations délivrées de plus en plus rarement et l'impossibilité de faire du stockage".

"Nous avons longtemps pensé que les règles du commerce international seront toujours respectées par tous mais nous avons manqué de vision stratégique et de pragmatisme quant à la réalité du durcissement des rapports internationaux", déplore Guillaume Pitron cofondateur de Psyche 16, une société qui accompagne les industriels dans la maîtrise de leurs sources d'approvisionnement. Selon lui, "l'Europe se réveille maintenant car les besoins explosent".

L'Europe se réveille et en appelle aux entreprises

Ce réveil européen s'est matérialisé par le lancement du plan " ReSourceEu ", adopté par la Commission européenne le 3 décembre 2025. L'objectif est clair : renforcer sa souveraineté sur les matières premières critiques. Trois milliards d'euros seront mobilisés et un nouveau centre de pilotage des matières premières critiques est lancé.

Pour Guillaume Pitron, "un certain nombre d'annonces de ce plan sont excellentes". Mais l'expert temporise. "Il y a un délai de mise en œuvre de ces mesures. Les Chinois ont mis 25 ans à créer leurs filières de minerais stratégiques avec un État dirigiste. Le risque de l'effet d'annonce est de penser que ce plan va être mis en place rapidement. Alors que les bénéfices réellement mesurables pour les industriels vont se compter en années", prévient-il.

Les entreprises sont aussi appelées à favoriser leur indépendance vis-à-vis de la Chine. Ce plan "ne pourra fonctionner que si les entreprises jouent le jeu et s'engagent à cesser d'acheter 100 % chinois pour acheter au niveau européen", a prévenu Stéphane Séjourné. Selon le vice-président de la Commission européenne, elles doivent déjà "prendre des mesures pour s'approvisionner en ressources diversifiées".

Quelles stratégies pour les entreprises ?

Mais que peuvent faire les entreprises dans cette bataille internationale ? En premier lieu, elles doivent mettre en place une stratégie spécifique en se basant sur un inventaire des ressources utilisées. "Cette stratégie va inclure des axes à peu près communs dans tous les secteurs", explique Laurence Rimbeuf, cofondatrice de Psyche 16.

En deuxième étape, plusieurs leviers permettent de faire face au risque d'approvisionnement. "Il y a le fait de diversifier ses sources, de nouer des alliances et partenariats en amont, au niveau des raffineurs et des mines pour maîtriser un peu plus la filière", ajoute-elle.

Métaux critiques utilisés dans l'industrie — Photo : Christophe Beluin

"À court terme, la contractualisation avec les fournisseurs s'avère efficace avec des contrats sur 5 à 10 ans. Et la diversification des fournisseurs est aussi un levier efficace", explique David Lolo, économiste et co-auteur d'une étude de la Fabrique de l'industrie sur le sujet.

L'utilisation de matières recyclées et le soutien aux projets de substitution peuvent aussi être un axe de cette stratégie, plaident les deux spécialistes. " Mais à ce jour, la majorité des métaux stratégiques ne sont pas substituables à iso-performance ", précise David Lolo.

L'horizon lointain de mines européennes et françaises

Pour renforcer la souveraineté européenne, l'implantation de mines sur le continent pourrait être une solution évidente. 47 projets stratégiques ont d'ailleurs été identifiés et soutenus par la Commission européenne, allant de l'extraction, au traitement en passant par le recyclage et la substitution.

Parmi ces projets, 25 sont dédiés à l'extraction et permettront de produire du lithium, du manganèse, du cuivre, du tungstène, du cobalt ou encore du gallium. Grâce à ces projets, la Commission européenne formule cet objectif : "Pas plus de 65% des besoins annuels de l'UE de chaque matière première stratégique ne devrait provenir d'un même pays hors UE".

Deux d'entre eux sont situés en France, dans l'Allier où un gisement de lithium, exploité par Imerys, pourra être utilisé pendant 50 ans. Le lancement de la mine est prévu en 2030. En Alsace, une usine de production du même matériaux, portée par Eramet, est en cours de développement.

Au-delà de ces gisements existants, le Bureau de recherche géologique et minière (BRGM) mène actuellement une campagne d'exploration pour mettre à jour l'inventaire des ressources minérales du sous-sol français dans cinq régions.

Le recyclage, une solution miracle ?

La production doit aussi passer par un renforcement du recyclage. La Commission européenne entend renforcer cette capacité en proposant des "restrictions aux exportations de débris et de déchets d'aimants permanents, tout en introduisant des droits à l'exportation sur les débris d'aluminium, et potentiellement sur le cuivre, au printemps 2026", selon la Commission.

En France, la filière du recyclage est déjà en partie organisée avec des acteurs comme Mecaware près de Lyon, Carester dans les Pyrénées-Orientales ou encore Weeecycling en Normandie.

Si la création d'une filière européenne des métaux critiques s'organise dans l'urgence, demain d'autres matériaux pourraient rejoindre cette catégorie. C'est le cas du PVC, des fluides et des molécules chimiques, avancent Laurence Rimbeuf et Guillaume Pitron, cofondateurs de Psyche 16. De quoi donner lieu à de nouvelles tensions dans les années à venir.

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