Les acteurs économiques se mobilisent pour sauver le Canal Seine-Nord
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Les acteurs économiques se mobilisent pour sauver le Canal Seine-Nord

Même si rien n'est encore décidé, le canal Seine-Nord pourrait s'inscrire dans les grands projets d'infrastructures annoncés comme étant mis en pause par le gouvernement, et notamment par la ministre des Transports Elisabeth Borne. Les acteurs économiques concernés, eux, s'inquiètent déjà d'une remise en cause.

Alors qu'il n'avait jamais été aussi bien parti, le projet du Canal Seine-Nord pourrait être tué dans l'oeuf par le nouveau gouvernement. En cause ? La volonté de faire des économies pour combler les 8 milliards d'euros de " dérapage " du quinquennat de François Hollande. C'est en tout cas le sens de plusieurs déclarations faites cet été par Emmanuel Macron lui-même, par son Premier ministre Édouard Philippe - qui n'a jamais été un fervent défenseur de ce projet -, mais aussi par la ministre chargée des Transports Elisabeth Borne.

Tour à tour, ils ont évoqué leur volonté de ne plus démarrer de grands projets d'infrastructures avant la mise en place d'une loi sur la mobilité durant le premier semestre 2018. Et avec un investissement estimé à près de 4,5 milliards d'euros hors taxes, ce canal long de 107 km semble être un parfait candidat à l'éviction. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que ce projet est épinglé pour son coût. Durant l'été 2016, déjà, il avait été vivement décrié par la Cour des comptes, qui demandait alors à l'État de « définir des priorités de projets à venir, notamment au regard de leur rentabilité socio-économique, et de réduire considérablement les engagements nouveaux ». C'est bien la direction que semble prendre aujourd'hui le gouvernement d'Emmanuel Macron. Une levée de boucliers dans les Hauts-de-France Si rien n'est encore officiellement arrêté, la levée de boucliers ne s'est pas fait attendre dans les Hauts-de-France, où ce projet plébiscité pour ses enjeux économiques ne cesse de se faire désirer. Le président de la Région Xavier Bertrand est allé jusqu'à déclarer en juillet dernier, lors d'un déplacement dans la Somme, qu'une annulation serait « une déclaration de guerre ». Et du côté des acteurs économiques, les réactions sont assez unanimes, allant de la simple surprise à « un effarement, une désespérance et des inquiétudes », selon Frédéric Motte, président du Medef Hauts-de-France.

L'agacement est d'autant plus grand que ce projet vieux de trente ans semblait acquis, ou du moins promis. « Sarkozy a dit que ça allait se faire, une société de projet a été créée sous François Hollande et Emmanuel Macron a indiqué durant sa campagne présidentielle qu'il ne remettrait pas en cause le Canal Seine-Nord... », fustige Philippe Beauchamps, président du directoire du groupe de BTP Ramery (CA : 505 millions d'euros, 2.885 salariés). Quant aux inquiétudes, elles sont d'autant plus vives qu'une mise en pause du Canal Seine-Nord pourrait signer son arrêt de mort : « Si on n'avance pas maintenant, nous n'aurons plus les fonds européens », souligne Frédéric Motte. Des fonds européens qui représentent tout de même 40 % du coût du projet, soit 1,8 milliard d'euros...

Un investissement, et non pas une dépense

Lors d'un entretien avec Xavier Bertrand, le Premier ministre Édouard Philippe a notamment justifié ce report en évoquant les 700 millions d'euros qui manquent dans le plan de financement du canal et qui devront être empruntés par la société de projet, pesant ainsi sur les comptes publics. « Ce n'est pas nouveau : la société de projet a été créée pour emprunter cette somme. C'était prévu et connu de tout le monde, y compris d'Emmanuel Macron puisque cela a été en partie élaboré par lui lorsqu'il était à Bercy », reproche Philippe Beauchamps. Face à la poche percée de l'État, Xavier Bertrand a même proposé que la Région joue le rôle de banquier : l'idée étant que les collectivités régionales avancent la part de l'État sur ce projet jusqu'en 2019, le temps que celui-ci se refasse une santé financière.

En attendant, des dirigeants s'agacent de cet argument, à l'image de Franck Grimonprez, dirigeant de la société de logistique Log's (CA : 100 millions d'euros, 1.300 salariés) : « On parle d'un problème pour financer 700 millions d'euros mais si on ne fait pas ce canal, c'est 25.000 emplois qui ne seront pas créés. Or un chômeur coûte malheureusement 20.000 euros par an. Si Bercy ne sait pas calculer cela représente 500 millions d'euros... S'il le faut, je vais le trouver, moi, le R.O.I (NDLR : retour sur investissement) de ce projet... ». Président de la fédération des Travaux Publics, Bernard Duhamel complète : « Les emplois créés ne justifient pas à eux seuls le lancement d'un grand projet mais pour ce canal, il y a déjà eu des études démontrant des retombées économiques certaines pour les Hauts-de-France et la région parisienne... »

Des projets remis en cause

Et si le bât blesse autant en région, c'est qu'à force de se voir certifier le lancement de ce canal, les acteurs économiques ont entamé des projets qui pourraient bien tomber à l'eau. Franck Grimonprez prévient déjà : « Le groupe Log'S investit beaucoup et prioritairement dans les Hauts-de-France, mais sans le canal Seine-Nord, nous irons investir demain en Belgique où le fluvial est très développé... » De son côté, le groupe Ramery se positionnait sur les travaux et l'exploitation des futures bases logistiques. Son dirigeant ironise : « Si ça ne se fait pas, on regardera la Hollande s'enrichir ». Dirigeant du groupe de transport et entreposage Bils Deroo (CA : 86 millions d'euros, 1.100 salariés), Jimmy Bils commente : « Bien sûr les entreprises n'investissent pas des dizaines de millions d'euros avant qu'un chantier ne démarre vraiment mais on y réfléchit, on anticipe... Nous envisagions d'implanter des bases de transport et de manutention au bord du futur canal... »

Un autre secteur fortement impacté par une annulation du canal serait celui des Travaux publics, en souffrance ces dernières années. Bernard Duhamel explique : « Le secteur a connu une baisse de son chiffre d'affaires de 25 % ces trois dernières années et de 10 % de ses effectifs. Nous n'avons pas de projets forts aujourd'hui, en région, en dehors de bus à haut niveau de services. Les entreprises de TP ont fait des efforts malgré la situation pour maintenir leur niveau d'effectif et être prêtes pour le canal. Si celui-ci ne se fait pas, il y aura certainement des suppressions d'emplois supplémentaires. »

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