À Roubaix, dans le Nord, rares sont les grands noms du textile à avoir traversé les crises, sans rompre avec leur ancrage d’origine. Né en 1953, Damart fait figure d’exception. Le siège de cette enseigne de prêt-à-porter, qui cible les 55 ans et plus, n’a jamais quitté cette ville, même si son unité de production dédiée au textile technique se trouve depuis 2007 en Tunisie. Détenu par le groupe nordiste Damartex (521,2 M€ de CA en 2024-2025), majoritairement contrôlé par la famille Despature, Damart affiche un chiffre d’affaires de 430 millions d’euros, pour 2 000 collaborateurs. L’enseigne continue de piloter depuis le Nord sa R & D, son prototypage, ses innovations, ainsi qu’une prochaine offensive en grande distribution.
La naissance du Thermolactyl
À l’origine de cette aventure entrepreneuriale, trois frères natifs de Roubaix. Jules, Joseph et Paul Despature sont à la tête d’un atelier de tissage-tricotage quand, au début des années cinquante, ils voient émerger les premières fibres synthétiques, identifiant le potentiel de la chlorofibre. Dans leurs ateliers, ils explorent cette fibre textile synthétique, à base de PVC, connue pour ses propriétés isolantes et sa capacité à générer de la chaleur par frottement. Et finissent par mettre au point un sous-vêtement chauffant, le fameux Thermolactyl. "Ils ont vu passer une innovation matière et ont compris le potentiel d’usage. C’est ce mélange entre culture industrielle et sens du commerce qui constitue l’ADN de Damart", résume Filiep Blontrock, directeur général de Damart International.
Pensé pour lutter contre le froid et soulager certains maux articulaires, le produit rencontre ses marchés, à savoir celui des personnes âgées et celui des travailleurs exposés. Après l’invention du Thermolactyl, l’entreprise s’installe rue Dammartin, à Roubaix, un emplacement dont elle tire son nom. Très vite, les trois frères se répartissent le développement de la jeune marque : la France, la Belgique dès 1959, puis le Royaume-Uni en 1967. Une internationalisation précoce pour cette enseigne, désormais présente dans sept pays.
150 boutiques en Europe
La marque se développe d’abord via la vente par correspondance, alors en plein essor. Des premiers magasins voient ensuite le jour, dès 1957, sous la forme de "catalogue shops : il faut imaginer une boutique dotée d’un comptoir et d’une réserve immense, bien plus importante que l’espace de vente lui-même. La cliente venait avec son catalogue, prenait son ticket, attendait son tour et repartait avec sa commande", raconte le directeur général.
Damart en compte désormais près de 150 en Europe, dont 93 en France et 58 en Belgique. "Nous avons toujours fait évoluer nos canaux de distribution : catalogue, boutiques, téléphone, web, marketplaces, etc. Mais le fond du métier, lui, n’a pas changé, c’est la relation avec la cliente", souligne Filiep Blontrock.
Innover pour élargir la clientèle
Le véritable fil rouge reste le Thermolactyl, au cœur du modèle. Le tee-shirt blanc originel a d’ailleurs traversé les âges, représenté de nos jours par le modèle 102, héritier direct du premier produit commercialisé en 1953. "C’est un peu notre Levi’s 501", sourit le dirigeant.
Damart a réussi à faire de ce patrimoine un vecteur d’innovation, en enrichissant la gamme des textiles techniques avec quatre autres labels : Climatyl contre les coups de chaud, Evolutyl pour la thermorégulation, Perfect Fit pour le vêtement qui convient à différentes morphologies et Amortyl, pour les chaussures antichocs.
Cette technicité permet d’élargir les usages, et donc la clientèle. Si la marque reste dédiée aux femmes de 55 ans et plus, ses produits séduisent aussi les skieurs et autres amateurs de sport en extérieur, ou les actifs confrontés aux conditions extrêmes. L’enseigne a toujours gardé un pied sur les marchés professionnels, équipant notamment la Patrouille de France, l’École du ski français, la police belge, etc.
Diversifier les canaux de distribution
L’un des grands enjeux de Damart consiste donc à élargir la clientèle, sans toutefois brouiller l’image de la marque. Historiquement associée à la silver economy, l’enseigne cherche moins à rajeunir qu’à moderniser son image. Tout en préservant ses canaux historiques — boutiques, site et catalogue — elle ouvre plus largement ses produits, et en particulier ses textiles techniques, à d’autres circuits. Elle compte notamment une trentaine de marketplaces, un levier stratégique pour tester de nouveaux marchés à moindre risque, des distributeurs spécialisés sport et bientôt, la grande distribution.
Damart y déploiera cet hiver, chez une enseigne nationale tenue confidentielle à ce stade, une ligne de sous-vêtements Thermolactyl homme et femme, dans plusieurs centaines de magasins partout en France. "Ce sera toujours du Damart : les mêmes caractéristiques de chaleur, avec un produit un peu plus simple et plus basique", explique Filiep Blontrock.
L’objectif est de faire du Thermolactyl un produit de diffusion massive, capable de toucher des consommateurs plus jeunes ou occasionnels, sans perdre l’univers historique.
Circularité, le nouveau chapitre industriel
Le prochain acte s’écrit sur le terrain environnemental. Damart travaille à la réutilisation de ses chutes de Thermolactyl afin de recréer du fil. L’idée étant de parvenir à produire un sous-vêtement circulaire. Les premiers prototypes sont concluants en matière de performance thermique, même si leur durabilité doit encore progresser avant une commercialisation à grande échelle. En attendant, ces chutes trouvent déjà une seconde vie dans le garnissage de couettes ou de produits isolants, développés avec des partenaires français.
Plus de 70 ans après la création du Thermolactyl, Damart reste ainsi l’un des rares survivants du textile roubaisien, capable de relier la fibre synthétique des années 1950 aux défis contemporains de circularité. Un fil industriel que la marque nordiste n’a, jusqu’ici, jamais lâché.