Encadrée par les bras du Rhône, la Camargue est le site qui concentre près de 100 % de la production nationale de riz. C’est un écosystème unique, où la riziculture reste néanmoins un art difficile : l’eau du fleuve doit être utilisée pour dessaler les terres. Installée sur place depuis trois générations, la famille de François Cuillé, cultivateur récoltant et importateur de riz à la tête de la PME nîmoise Camargue Production (12 salariés, CA 2025 : 17 M€), n’a pas ménagé sa peine pour moderniser ce métier et s’imposer comme un modèle dans les riz biologiques.
Un cadre contraint
En 1950, fort d’une belle réussite en tant que viticulteur-négociant en vin, le grand-père Eugène Cuillé fait l’acquisition d’une propriété agricole, le Domaine du Grand Badon, sise sur 400 hectares en Camargue. Par passion, il démarre une double activité de riziculture et d’élevage de taureaux pour la course camarguaise. Mais il doit se lancer d’emblée dans la modernisation du site, en créant ses premières parcelles maillées par de petits canaux. "C’était un mas isolé dans la partie basse de la Camargue, la plus proche du sel. Il était dépourvu de route, d’électricité et d’accès à l’eau. Comme d’autres exploitants, mon grand-père a bénéficié de l’aide du Plan Marshal pour développer ses rizières : les travaux engagés pour endiguer le Rhône ont permis de lancer la seule culture possible à cet endroit", raconte François Cuillé.
En finir avec la pénibilité
Ce travail d’adaptation est poursuivi par Philippe Cuillé, père de François, qui reprend le domaine en 1990. Il modernise l’outillage pour pouvoir mieux travailler sur les parcelles, dont il agrandit la superficie. "Cet investissement a permis de mécaniser et d’améliorer le travail dans les rizières. Dans les années 1950 et 1960, il fallait tout faire à la main, en replantant les jeunes pousses une à une : un travail très pénible pour les saisonniers", souligne le dirigeant.
La riziculture étant la culture la plus consommatrice d’eau (2 000 litres pour un kilo), une large part de cet investissement est également employée pour rationaliser l’utilisation de la précieuse ressource – ce qui deviendra un fil directeur dans les activités de la PME familiale. Enfin, Philippe Cuillé lance aussi la production de riz bio : vendu plus cher que les variétés ordinaires, il permet de mieux valoriser les récoltes.
Percée dans le négoce
L’exploitation familiale produit du "riz paddy", un riz brut non usiné qu’elle vend à quelques coopératives locales (ses clients sont aujourd’hui deux des trois plus gros collecteurs de riz opérant en Camargue). Mais en parallèle, Philippe Cuillé démarre une nouvelle activité en créant la société de négoce Camargue Production : il achète du riz en Italie, et se dote d’installations pour le stocker et le conditionner. "Notre principal client était ici la grande distribution. En partenariat avec des enseignes telles que Carrefour ou Auchan, qui n’avaient pas encore de marques distributeurs (MDD), nous avons lancé des " marques réservées ", telles que Riboni ou Rousset", se souvient François Cuillé.
Un sourcing mondial
Les volumes de Camargue Production progressent bien jusqu’aux années 2000. Mais peu à peu, les relations se tendent avec les producteurs italiens, "qui viennent prendre tous les marchés du riz en France". Venu travailler aux côtés de son père, François Cuillé pousse alors l’entreprise à se fournir en Asie. Au total, entre les riz d’origine Camargue, Thaï et Basmati, l’affaire familiale commercialise jusqu’à 11 000 tonnes par an sur les marchés 1er prix et MDD.
Puis Camargue Production franchit un cap supplémentaire en se diversifiant vers les "produits du monde" : nouilles instantanées, gyozas (raviolis asiatiques), croquettes, mochi, etc. Elle se fournit toujours en Asie, mais aussi dans d’autres pays et traditions comme l’Espagne, le Portugal ou le Mexique. En 2026, elle importe et distribue plus de 300 références. "Nous revendiquons de ne proposer que des produits importés directement des usines d’origine (sans intermédiaire ou réétiquetage, NDLR)", insiste le dirigeant.
L’atout du bio
Au décès de son père, François Cuillé hérite de Camargue Production et du Domaine du Grand Badon en 2017. S’il confesse "un ADN de commercial" qui s’exprime à la tête de l’entreprise, il revendique aussi la qualité de céréalier et éleveur engagé pour la naturalité. "Je suis fondamentalement attaché à la terre et aux valeurs de l’agriculture", confesse-t-il.
Pour preuve, toutes les activités de l’affaire familiale – du riz à d’autres cultures (blé, colza), en passant l’élevage de taureaux ou la luzerne produite pour des manadiers – sont en agriculture 100 % biologique. Et si le riz de Camargue est en soi une IGP, Camargue Production cumule par ailleurs de nombreux labels : Bio AB, IFS Food, Sud de France… "Notre usine de conditionnement et nos entrepôts (désormais situés à Saint-Gilles, près de Nîmes, NDLR) nous permettent de fonctionner en circuit court. Plutôt que de se fournir à des centaines de kilomètres, nous proposons à la grande distribution un produit issu d’une chaîne longue de 20 km à peine, entre la production, le conditionnement et le stockage", rajoute François Cuillé.
Réduire la pression sur l’eau
François Cuillé prolonge aussi les efforts de son père pour mieux gérer la ressource hydrique. Sa société est membre de l’association du "canal du Japon" (qui irrigue la Camargue), un groupement de producteurs locaux qui porte un projet innovant de capteurs : installés dans des parcelles et pilotés par application mobile, ils permettent d’optimiser l’irrigation des rizières. Le dispositif est en test depuis trois ans pour l’améliorer au fil du temps.
La phase 2 devra montrer comment réduire la consommation d’eau sans pénaliser les rendements. "Notre ambition est de créer un nouveau référentiel sur la quantité d’eau nécessaire pour produire sur un hectare", se projette le dirigeant. Il constate avec plaisir que les efforts entrepris "pour revaloriser la filière" commencent à payer. "Dans un contexte où les hypermarchés sont en difficulté, les acteurs de la GMS sont plus enclins à se fournir en produits français de qualité, notamment en matière de riz. La riziculture camarguaise a le vent dans le dos !".