L’été 2026 fera date, par l’ampleur et la précocité de ses canicules et des incendies. Au-delà de l’urgence, l’économie doit composer avec l’enjeu de long terme qu’est l’accès à la ressource en eau. Avant 2026, une année a servi de déclencheur : 2022 et sa sécheresse estivale. "2022 a été un marqueur, pour une prise de conscience. Cette année-là, 93 départements ont connu des restrictions d’eau", décrit Guillaume Belot, adjoint au chef du service Économie de la Dreets Occitanie, lors du colloque Cycl’Eau à Toulouse le 26 mars 2026.
"L’accès à l’eau est un enjeu de pérennité pour l’entreprise, elle doit sécuriser son accès à l’eau."
Conséquence de 2022, un Plan Eau a été élaboré en 2023. Des trois enjeux prioritaires identifiés, le premier est de réduire les consommations de -10 % d’ici 2030. Le secteur le plus gourmand en eau est celui de l’énergie, celui des data centers commence à soulever des questions. Entre les deux, les acteurs de l’économie classique sont tout autant concernés par ces enjeux prégnants. En 2022, des arrêtés préfectoraux ont été pris pour réduire les prélèvements des industriels. "Certains ont dû aller chercher de l’eau ailleurs. On a compris que ce n’est pas tenable, on ne peut pas fonctionner comme ça. L’accès à l’eau est un enjeu de pérennité pour l’entreprise, elle doit sécuriser son accès à l’eau", insiste Guillaume Belot.
Une culture sécheresse à acquérir
"Dans la région, il y a une culture du risque inondation, il y a des formations, une sensibilisation. Mais concernant la culture de la sécheresse, on n’y est pas encore", estime Jean-Michel Clerc, expert sur l’eau à l’agence de développement économique Ad’Occ. "Cela dit, des solutions techniques et organisationnelles se mettent en œuvre." La prise de conscience "va s’accélérer. En 2022, les acteurs avaient du mal à voir les leviers d’action. À Font-Romeu (Pyrénées-Orientales), on a vu une opposition sur les usages entre les besoins de neige artificielle pour la station de ski et les éleveurs dont les sources s’étaient taries. Depuis, les fédérations professionnelles ont mené leurs enquêtes (tourisme, BTP, etc.). Les professionnels maîtrisent mieux leurs consommations. Ils ont objectivé les quantités d’eau utilisées", décrit Jean-Michel Clerc.
"Que les entreprises connaissent mal leurs consommations et la valeur de l’eau a été vrai pendant longtemps ; ça change très fort, très vite, abonde Salvador Perez, directeur général de Chemdoc (55 salariés, CA 2024 : 6,4 M€), fabricant d’unités purifiant et recyclant les eaux de process, basé à Clermont-l’Hérault (Hérault). Longtemps, l’industriel s’intéressait au coût au mètre cube. À partir du moment où l’eau a commencé à manquer, on a considéré la perte d’exploitation, des problèmes de résilience et de survie, potentiellement de délocalisations de sites pour les grands groupes industriels."
Comment la carrière réduit ses prélèvements
Les entreprises ont commencé à modifier leur process pour réduire leurs consommations. Un exemple : la carrière de talc du groupe Imerys (CA : 3,4 Md€, 12 300 employés), située à Luzenac en Ariège (300 salariés) depuis 120 ans. L’usine qui broie le talc prélève 2,5 millions de mètres cubes dans la rivière pour refroidir les équipements. "Nous ne pouvons pas déménager notre activité, on se doit de la pérenniser, nous sommes obligés de nous adapter à une ressource en eau en diminution", explique Adelaïde Bruyer, responsable HSE du groupe, lors de la conférence Cycl’Eau. L’eau circulait en circuit ouvert. En 2010, une boucle a été mise en place pour réutiliser l’eau. Elle a permis de passer à un million de mètres cubes prélevés. "Cette eau est en majorité restituée au milieu naturel, mais nous consommons tout de même 40 000 m3 d’eau par an (eau non restituée)", précise Adélaïde Bruyer. Un projet prévoit de compenser la consommation en récupérant et filtrant les eaux de pluie : en moyenne, 30 000 m3 par an. Enfin, Imerys va installer des refroidisseurs adiabatiques (échangeurs eau-air), qui consommeront 10 000 m3. Au final, le groupe envisage de passer d’un million à 20 000 m3 de prélèvements annuels.
L’eau du Rhône détournée
Concurrence avec le monde agricole, dit-on. Lui aussi est concerné de près, il représente 11 % des prélèvements. La science de l’eau en Occitanie ne date pas d’hier, l’aqueduc du Pont du Gard en témoigne. Aujourd’hui, cet héritage a pris la forme du réseau hydraulique régional et de son extension, Aqua Domitia, en 2012. Plusieurs millions de mètres cubes d’eau du Rhône sont détournés vers les terres assoiffées d’Occitanie, sur près de 250 communes, via 140 km de canalisations.
Aujourd’hui, les acteurs locaux souhaitent prolonger cet adducteur jusqu’à l’Aude et aux Pyrénées-Orientales, qui garde en mémoire sa sécheresse historique de 2022 à 2024. Une étude de faisabilité, Aqua Littoral, est en cours jusqu’à fin 2026 (cofinancée par les collectivités, l’Agence de l’eau et la Banque des territoires).
L’irrigation high-tech
Si, individuellement, les viticulteurs n’ont pas de prise sur les grandes infrastructures, ils ont pris l’habitude de s’organiser collectivement pour irriguer leurs parcelles, à travers les Associations syndicales autorisées (ASA). Basé à Saint-Thibéry (Hérault), Aquadoc (CA 2025 : 21 M €, 80 collaborateurs) a conçu Andromède, une technologie permettant de tracer et piloter la distribution de l’eau grâce à des équipements connectés. Elle compte aujourd’hui 1 650 utilisateurs et 14 ASA en télégestion pour 14 000 hectares irrigués. Les utilisateurs ne tarissent pas d’éloges sur la précision de l’outil. Grâce aux capteurs, celui-ci permet de gérer finement l’irrigation et de repérer les fuites dans le réseau. "On raisonne désormais à la dose d’eau et non en durée d’ouverture de vannes", expliquait Lionel Palancade, PDG d’Aquadoc, lors d’un séminaire le 10 avril 2026. À l’ASA de Castelnau La Redorte (Aude), des économies de 30 % ont été réalisées.
Ressources humaines pour la ressource en eau
La gestion raisonnée de l’eau génère des bénéfices indirects. "Cela commence à compter pour les certifications à l’export du vin", glisse Jean-Michel Clerc. Mais surtout, les premiers concernés apprécient la paix retrouvée : Andromède a résolu des conflits d’usage. "Avant, chaque adhérent avait son tour d’eau. Quand la ressource était moins disponible en débit et en volume, il y avait des tensions entre utilisateurs, voire des saccages d’installations. On en était arrivé à gérer des ressources humaines plus que des ressources en eau", se souvient le président de l’ASA de Castelnau La Redorte, Jacques Cuellar. Avec l’automatisation, la machine gère avec équité, elle délivre la même quantité à tout le monde.
209 millions de nuitées en Occitanie
L’exemple des stations de ski évoque un troisième secteur : le tourisme. On a compté 209 millions de nuitées en Occitanie en 2025 et 206 millions en Nouvelle-Aquitaine. "415 millions de nuitées à 230 l/jour, cela représente 95 millions m3 d’eau par an. C’est énorme !", commente Jessica Puech, chargée de mission RSE à la CCI Occitanie. Et pourtant, les volumes ont déjà considérablement réduit. Ainsi, avant 2022, le secteur consommait 350 l/nuitée. Il est passé à 230 litres en moyenne par nuitée aujourd’hui. La CCI, notamment, met en place des programmes d’accompagnement des professionnels.
Pour Yann Lecrevisse, gérant du Mas de Coulet à Brissac (Hérault), l’accès à l’eau est vital. "Nous sommes isolés en forêt, sans accès à l’eau de ville. Nous avons donc un forage. Au cours de l’été, il devient compliqué pour nous d’assurer l’asservissement en eau. Nous avons entrepris plusieurs aménagements, qui nous ont permis de réduire notre consommation de 30 %. Nous avons dépensé 150 000 €, dont la moitié a été financée par le fonds Tourisme durable", témoigne-t-il lors d’un séminaire organisé par les CCI Occitanie et Nouvelle-Aquitaine. La rentabilité directe de ces installations passe au second plan, Yann Lecrevisse a avant tout sécurisé son activité sur le long terme.
Optique différente pour Pascal Meyer, propriétaire de l’hôtel Les Rives Bleus à La Grande Motte (Hérault) : "Je voulais avant tout, faire des économies. Économies d’énergie oui, mais aussi financières", admet-il. Il a procédé à une rénovation intégrale des salles de bains, pour les 51 chambres, changeant les mousseurs, les robinets, les WC (avec des chasses d’eau moins consommatrices), les mitigeurs. "À l’extérieur, nous avons développé un jardin de plantes méditerranéennes, adaptées au climat, arrosés au goutte-à-goutte. Nous avons mis en place des sous-compteurs pour la piscine, les machines à laver". Premiers résultats immédiats : la consommation est passée de 209 m3 au 1T 2025 à 133 m3 au 1T 2026, soit une économie de 35 %. Les travaux ayant été aidés par l’Ademe à 70 %, ils sont déjà amortis en un an.
"C’était déjà la compétition entre les territoires. Cela va le devenir encore plus"
La complexité de l’enjeu Eau est qu’il irrigue toutes les strates de la société. À la concurrence sur les usages (l’alimentation en eau potable étant prioritaire) s’ajoute celle entre les territoires. "C’était déjà la compétition entre les territoires. Cela va le devenir encore plus", estime Ludovic Lhuissier, de Rives & Eaux du Sud-Ouest (ex-CACG, gestionnaire de l’eau en Gascogne). Le Territoire d’industrie Tarn s’est penché sur le sujet de l’accès à la ressource, avec un groupe de travail national. Cela a abouti à la réalisation d’un kit destiné aux développeurs économiques. Maïwenn Aubry, la référente, expose : "On attend de nous, développeurs économiques, de faire venir des industries sur le territoire. L’industriel a besoin de garanties, mais on n’a aucune visibilité. Les développeurs économiques n’ont pas suffisamment connaissance des acteurs de l’eau (syndicats de bassin, etc.)." D’où l’importance d’imaginer une mobilisation concertée pour œuvrer au bien commun.
S’agira-t-il d’un vœu pieux ? Les débats en cours sur la Loi d’urgence agricole mettent au jour des clivages toujours importants. Même la ministre de la Transition écologique Monique Barbut faisait part de son inquiétude quant aux propositions du Sénat, qui priorise les usages agricoles, notamment le stockage, et renforce le pouvoir des agriculteurs dans les Commissions locales de l’eau : "Je ne reconnais plus le texte du gouvernement. Il a été profondément remanié au point de devenir une nouvelle loi Duplomb, qui met gravement en péril la démocratie de l’eau et, par conséquent, la garantie d’un partage juste de cette ressource vitale ", a-t-elle alerté dans une déclaration à l’Agence France-Presse.
Public et privé s’entendent à Sète
De quoi espérer ? L’un des premiers projets de réutilisation des eaux usées traitées (REUT) d’ampleur en France est celui de Sète (Hérault). Il est le fruit d’un accord entre une collectivité et un industriel : le site portuaire du groupe agro-industriel Saipol va réutiliser les eaux usées de l’agglomération. Ce dispositif économisera 350 000 m3 d’eau potable par an.
Lors de la discussion sur Aquadoc, Jean-Michel Clerc voyait l’intérêt élargi de la solution Andromède : outre les économies d’eau, "on permet que les territoires vivent, avec des femmes et des hommes dessus. Non seulement, c’est de la valeur ajoutée supplémentaire, mais on évite le scénario des friches (vecteur d’incendies destructeurs, NDLR)." Au cœur de l’été incendiaire, c’est un argument qui fait mouche.