Quand il parle du Portugal, le président du groupe Samsic Thierry Geffroy a un sourire dans la voix. Le géant rennais des services intégrés aux entreprises (125 000 salariés, 3,6 Md€ de CA) a renforcé ses positions dans ce petit pays d’Europe du Sud (10,5 millions d’habitants), avec le rachat de la société ISS Facility Services Portugal en juillet 2022. Derrière son pôle d’activités Samsic Facility, ancré près de Lisbonne, le groupe breton fait travailler 4 000 collaborateurs sur des prestations de nettoyage, maintenance multi-technique… "C’est un pays accueillant, avec des gens accueillants, travailleurs et investis, rend compte le patron rennais. C’est une économie qui est porteuse, j’ai conscience que ce n’est pas le plus grand pays d’Europe mais il y a beaucoup à faire et beaucoup à apprendre. On a voulu renforcer le Portugal pour ces raisons-là."
Une délégation de 100 chefs d’entreprise bretons
Le tableau dépeint par Thierry Geffroy donne envie d’en apprendre davantage. Cela tombe bien, le Portugal, et plus précisément Lisbonne, sa capitale, est le pays ciblé par le Medef 35 pour ses 23e Rencontres internationales.
Tous les ans, une importante délégation de patrons bretons embarque avec l’organisation patronale bretillienne pour découvrir de nouveaux horizons. Le Danemark et la Bulgarie font partie de ses derniers voyages. "Les chefs d’entreprise viennent se comparer, se laisser déstabiliser et potentiellement développer des relations d’affaires", présente Éric Challan-Belval, président du Medef 35. Ils étaient 100 encore cette année. Il n’y a pas de délégation semblable en Europe sur ce type de voyages.
La ville aux sept collines
Avec ses rues animées et colorées, ses tramways à l’ancienne, qui transportent des touristes du monde entier, et son soleil généreux, Lisbonne offre un parfum de vacances toute l’année. Avec ses points de vue incomparables sur le fleuve Tage et le pont Vasco de Gama au loin, la ville aux sept collines (son surnom) attire de plus en plus les porteurs de projet européens (Espagnols, Anglais, Français…). En recherche d’une qualité de vie au départ mais qui y restent pour les affaires.
"Le Portugal, c’est un terreau incroyable pour faire grandir une entreprise. Le pays a des coûts de main-d’œuvre inférieurs à ceux de la France et il y a des gens très bien formés. J’ai trouvé de bons techniciens lorsqu’il a fallu recruter", témoigne Pierre Arbeille, un Français installé depuis six ans au Portugal. Cet entrepreneur est le fondateur de Stafiz, une PME de 25 salariés qui permet de mieux gérer le planning des équipes grâce à la digitalisation.
"Des leçons à apprendre"
Le Portugal, autrefois une terre pauvre qui condamnait ses nationaux à aller chercher du travail ailleurs (notamment en France), présente désormais une situation économique enviable. Avec un taux de 2,5 % l’année dernière, sa croissance a été l’une des plus fortes de la zone euro en 2023. Son taux de chômage est faible (6,5 %), et sa balance commerciale excédentaire. L’État ibère est surtout en train de régler ses problèmes de dettes. À 99,1 % du PIB, la dette portugaise a atteint l’an dernier son plus bas niveau depuis 2010 - en comparaison la dette de la France s’établissait à 110,6 % fin 2023. Aujourd’hui le Portugal emprunte sur les marchés financiers à de meilleurs taux que la France. Et toutes les agences de notation attribuent une perspective stable à la note du pays. "Nous avons des leçons à apprendre d’eux", prévient Éric Challan-Belval, au moment où l’État français cherche à faire des économies.
La revanche du "cancre"
Il est loin le temps où le Portugal étant "le cancre de l’Europe", pour reprendre l’expression de Philomène Dias, directrice de l’Agence pour l’investissement et le commerce extérieur du Portugal (AIEP).
Elle fait là référence à l’année 2011, quand le pays était en quasi-faillite. Contre une opération de sauvetage de 78 milliards d’euros de la troïka (FMI, BCE, Commission européenne), une politique de rigueur a été mise en place dans le pays. La pression sur la population a été drastique : augmentation des impôts, réduction des salaires, suppression des 13e et 14e mois (au Portugal, les salariés touchent leur salaire mensuel 14 fois, NDLR), réduction des jours de congé… Avec comme conséquence, une nouvelle vague d’émigration record de jeunes qualifiés. "Toutes les entreprises qui étaient installées ici avaient alors stoppé leurs investissements", resitue Philomène Dias.
Des conditions fiscales attractives
Comment alors le Portugal a-t-il pu redresser la barre ? La première réponse tient dans la valeur travail de son peuple et sa capacité à relever les défis. "Il n’y a pas eu de mouvements sociaux, pas de grandes manifestations, les Portugais ont accepté leur sort, malgré le coût social très élevé", éclaire Philomène Dias. Parallèlement, la pression sur les ménages a été desserrée pour faire repartir la consommation. Enfin, des régimes fiscaux très avantageux ont été mis en place pour les investisseurs étrangers pour investir dans la pierre et créer des entreprises. "Cela a donné confiance, les entreprises étrangères sont revenues petit à petit et ont créé de nouveaux emplois."
Un nouveau marché pour Le Duff
La France, deuxième investisseur direct étranger après l’Espagne, a été un allié précieux du pays dans sa phase de restructuration économique. Les entreprises françaises sont nombreuses à avoir planté leur drapeau au Portugal : 1 200 filiales sont comptabilisées là-bas, qui emploient 120 000 personnes. C’est le cas du groupe agroalimentaire rennais Le Duff (19 000 salariés, 2,5 Md€ de CA), présent ici avec Panidor (500 emplois), une entreprise rachetée en 2022 qui a le même ADN que sa filiale boulangère Bridor. "Bridor a l’ambition de devenir le numéro un mondial des produits boulangers. En investissant ici, il s’est ouvert le marché de l’Europe du Sud, mais aussi de l’Afrique", expose Ricardo Morais, directeur marketing et commercial de Panidor.
De Lisbonne, le Maghreb est tout proche, mais aussi un vaste marché de pays parlant le portugais (Mozambique, Angola, Cap-Vert…).
Cordon Group signe avec des partenaires chinois
Un autre acteur breton mise sur le Portugal pour sa croissance à l’international. Il s’agit du costarmoricain Cordon Group (4 000 salariés, 450 M€ de CA), qui a comme métier la réparation des équipements électroniques (smartphones, box…). En s’offrant le groupe SBE en 2023, l’entreprise dirigée par Serge Cordon a augmenté significativement sa part à l’international.
Son PDG développe : "Là où nous sommes le plus forts à Dinan (son établissement principal et siège social, NDLR), c’est sur les box et décodeurs. L’objectif c’est de développer cette activité, ici, au Portugal, et ça y est, on a commencé. On va travailler pour des fabricants chinois qui nous font confiance pour reconditionner leur matériel ici." Le deal s’est conclu en marge de la visite de la délégation bretonne à Lisbonne. "On devrait arriver à 200 personnes pour 20 millions d’euros de chiffre d’affaires ici à terme." L’usine génère 10 millions d’euros aujourd’hui et fait travailler 150 personnes. L’expansion est donc en marche.
"Faire partie de la Premier League"
À l’occasion de leur séjour, les entrepreneurs bretons ont visité de nombreuses entreprises, portugaises et internationales, et constaté combien l’économie locale était diversifiée. Les secteurs porteurs sont connus : tourisme (20 % du PIB), automobile, aéronautique, immobilier. Mais Lisbonne investit aussi sur de nouvelles filières comme le digital et les énergies vertes où elle souhaite développer de la valeur ajoutée. C’est comme cela que le pays compte augmenter ses richesses. "On est encore un pays de bas salaires, mais on ne le restera pas longtemps, on veut faire partie de la Premier League (référence au championnat anglais de football, NDLR), on ne peut plus être les sous-contractants de l’Europe", prévient Armindo Monteiro, président de la Confédération des entreprises au Portugal (CIP), l’organisation patronale portugaise. C’est un défi qui passera par un nouveau pacte social. "Nous avons proposé le 15e mois, l’équivalent de la prime Macron. Le dialogue social avec les syndicats est très important."
Des spécialistes du bâtiment, mais pas que
La surprise des chefs d’entreprise bretons a été de constater que la main-d’œuvre portugaise était qualifiée, voire hautement qualifiée. Des programmes de formation dans les universités publiques permettent de diplômer 90 000 personnes chaque année. Sur des compétences clés comme les mathématiques, l’ingénierie, le génie industriel, le génie mécanique ou l’intelligence artificielle. De grandes firmes comme Microsoft, Apple ou Nokia utilisent le savoir-faire portugais et y externalisent une partie de leurs services. Le pays, qui accueillera le Web Summit en novembre 2024, est aussi une terre de start-up. Il a fait émerger 12 licornes ces dernières années, parmi 54 nouvelles entreprises technologiques, et a généré 10 000 emplois.
"Oubliez les clichés voire les caricatures sur les Portugais qui travaillent dans le bâtiment. C’est toujours le cas, mais on les retrouve ailleurs dans le milieu des affaires", résume Hélène Farnaud-Defromont, ambassadrice de France au Portugal. Les Portugais restent cependant un modèle du genre dans l’artisanat et le bâtiment. Deux statues de bronze dans Lisbonne mettent d’ailleurs en valeur le travail des paveurs taillant la pierre.
Dans sa volonté d’aider les acteurs du BTP français à trouver de la main-d’œuvre toute l’année, le groupe rennais d’intérim Interaction (1 000 salariés, 410 M€ de CA en 2023), piloté par Loïc Gallerand, développe des relations partenariales avec des acteurs du recrutement au Portugal. Le pays est un sourcing de candidats précieux comme peuvent l’être la Roumanie ou le Maroc, par exemple.
Défendre la souveraineté européenne
Séduits par le dynamisme de l’économie portugaise, les Bretons en recherche de croissance à l’international vont pouvoir fouiller un peu plus les possibilités d’affaires ici. Samuel Poulain, directeur général de la PME Le Verre Fluoré (25 salariés, 3 M€ de CA), basée à Bruz en région rennaise, se montre déjà intéressé de trouver un partenaire industriel local qui pourrait utiliser sa technologie. Son entreprise, qui réalise 90 % de son chiffre d’affaires à l’international, est un fabricant de fibres optiques à base de verres fluorés, une technologie pas nouvelle mais dont les cas applicatifs se développent. Ce lauréat des Oscars 2024 Ille-et-Vilaine vient également passer un message politique. Il souhaite défendre "la souveraineté industrielle européenne face à la montée en puissance de la Chine et des États-Unis sur les technologies d’avenir".
Au moment où Mario Draghi fait le constat d’une Union Européenne en perte de vitesse, il aura sans doute été sensible aux propos d’Armindo Monteiro sur l’importance de travailler et d’innover à plusieurs : "L’Europe est en train de mourir de son incapacité à voir le monde tel qu’il est. Les entreprises, avant, elles étaient en Europe. Aujourd’hui, elles sont ailleurs. Nous représentons seulement 15 % du PIB mondial. Ça doit nous faire réfléchir. L’heure est venue de se réveiller."