Comment ça, vous ne connaissez pas l’interférométrie sismique de bruit ambiant ? À cette évocation, on pénètre sans aucun doute dans les bas-fonds d’une deeptech. Fondée en 2020 par trois géophysiciens, Geolinks, qui compte aujourd’hui 14 personnes à bord, parvient à interpréter les vibrations des profondeurs terrestres. Car il faut savoir que nos sous-sols tremblent en permanence. Dus à des causes naturelles (vagues, orages, changement de pression atmosphérique, etc.) ou humaines (industrie, autoroutes, etc.), ces phénomènes créent "un grand brouhaha, permanent et peu perceptible : le bruit sismique ambiant. C’est une composante des sismogrammes, généralement indésirable et difficilement interprétable. En interprétant ces ondes, nous pouvons détecter et surveiller les flux de fluides dans les profondeurs, qu’il s’agisse de gaz, d’hydrogène ou d’eau", énumère Jean-Charles Ferran, cofondateur et directeur général de Geolinks.
Six millions d’euros pour industrialiser la technologie
Geolinks vient de boucler un tour de table de six millions d’euros. Une partie, 3,4 millions d’euros, a été levée auprès de Calderion, du fonds French Tech Seed (Bpifrance), de BRGM Invest et d’InnoEnergy. Les 2,6 millions d’euros restants sont non-dilutifs et incluent des prêts bancaires. Cette levée de fonds va permettre à Geolinks d’industrialiser et commercialiser sa solution de modélisation des sous-sols, baptisée Flowterra.
"Nous travaillons actuellement en Afrique du Sud sur la surveillance des digues avec SRK Consulting et le BRGM"
L’innovation ne repose pas sur les outils qui enregistrent les ondes, mais bien sûr les algorithmes capables d’interpréter ces signaux. "Le passage des fluides a tendance à atténuer les ondes. La technologie a été mise au point par un laboratoire, ISTerre (à Grenoble, NDLR), Elle visait initialement à détecter de manière précoce l’apparition des tremblements de terre. Nous avons signé une licence exclusive avec le CNRS pour appliquer ce brevet à l’industrie", note Jean-Charles Ferran.
La priorité aux bassins de déchets miniers…
Après un chiffre d’affaires de 320 000 euros en 2025, Geolinks vise le million d’euros en 2026. "Nous n’avons pas encore de revenus récurrents. L’objectif est de conclure cette année de premiers contrats sur le long terme", appuie Jean-Charles Ferran. Le premier cas d’usage pour Geolinks repose sur la surveillance de digues des bassins remplis de déchets miniers. Et pour cause, les digues sont parfois très fragiles et leur rupture provoque de graves incidents. L’aspect non invasif de Geolinks prend alors tout son sens, par rapport aux technologies de cartographie qui existent déjà sur le marché. Ces dernières interprètent des ondes émises spécifiquement pour l’étude des profondeurs. Il faut donc installer des sources d’émissions, qui nécessitent de forer, et impactent les digues. "Il existe plus de 40 000 bassins de décantation dans le monde : ces déchets représentent des milliards de milliards de tonnes. Avec Geolinks, nous pouvons faire un scanner de la digue, ce qui nous permet de détecter si l’eau s’immisce à l’intérieur. Nous travaillons actuellement en Afrique du Sud sur la surveillance des digues avec SRK Consulting et le BRGM", poursuit le directeur général.
… et à la gestion des ressources en eau
Le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) soit l’établissement public de référence sur la géologie en France, est aussi entré au capital de Geolinks. Il faut dire que leur collaboration est multiple. Les deux entités travaillent à utiliser la technologie de Geolinks pour surveiller les ressources en eau dans les sous-terrains afin de mieux gérer cette ressource. Un projet qui prend d’autant plus de sens avec la multiplication des sécheresses l’été dans de nombreuses régions. Commencée l’année dernière, cette étude va durer trois ans. Elle prévoit d’exploiter une dizaine de sites en France. Trois sont déjà installés. "Nous développerons peut-être une filiale à terme pour exploiter ce cas d’usage", souligne Jean-Charles Ferran.
De nombreuses applications à long terme
Geolinks commence ainsi par se structurer autour de la gestion de l’eau et des bassins miniers. Mais à l’avenir, d’autres marchés sont en ligne de mire. Comme le stockage de CO2 pour les industries très émettrices comme la cimenterie ou l’aciérie. "Le marché de la séquestration de CO2 est en train d’émerger. Nous travaillons avec le géant américain Baker Hughes (spécialisé dans les forages, CA 27 Md$, NDLR) sur ces questions", appuie Jean-Charles Ferran. Geolinks anticipe aussi l’émergence du marché de l’hydrogène géologique, la technologie permettant de détecter les remontées de gaz, et notamment de H2 dans les sous-sols. "Nous pouvons identifier les gisements. Les premiers forages pour exploiter cette ressource devraient intervenir d’ici deux ou trois ans en France", note Jean-Charles Ferran.
Cent millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2031
Au total, Geolinks a déjà identifié sept marchés sur lesquels sa technologie pourrait se faire une place de choix. "Nous devrons probablement relever des fonds pour nous industrialiser sur d’autres marchés", indique le dirigeant. Geolinks prévoit une dizaine de recrutements cette année. Pour faire face à cette montée en cadence, la start-up prévoit d’ailleurs de déménager en juin prochain et cherche de nouveaux locaux à Nantes. "Nous ambitionnons de tripler notre chiffre d’affaires chaque année pour atteindre les 100 millions d’euros d’ici 2031, et avec 150 à 200 personnes à bord", planifie Jean-Charles Ferran. Mais pour valider ce business plan, la phase la plus difficile commence pour Geolinks : il faut entrer sur un premier marché, et parvenir à percer.